Oscar Astiz, un artiste au service du Tebori

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Oscar Astiz a le trait raffiné d’un dessinateur perfectionniste au parcours brillant. Cet esthète du tatouage a mis ses talents au service du Tebori, une pratique japonaise ancestrale. Dans son salon privé, Oscar revêt son kimono, prépare ses Shakki et s’isole dans une pièce au décor raffiné. A l’abri des regards, il pique la peau, extrait la douleur, travaille la matière et exorcise les maux tout en sublimant les corps.

Le tatoueur est bercé par la culture japonaise depuis son enfance. Son père collectionneur de livres des ères d’Edo (1600-1868) et de Meiji (1868-1912) sera un élément majeur de sa fascination pour la culture japonaise : « j’ai été très absorbé par ce qui est dit dans le Hagakure, le code d’honneur et de conduite des samouraïs […] ils s’habillaient et se maquillaient. S’ils venaient à tomber sur le champ de bataille, ils étaient présentables… », raconte le tatoueur français. Ces préceptes l’inspireront dans un rapport singulier à « sa clientèle ». « Pour moi, le client n’est pas une valeur ajoutée au tatouage mais « est le tatouage ». Il doit être respecté en tant que tel ». Aussi inspiré dans son art, il poursuit « Plus tard, j’ai appris que Kawanabe Kyõsai qui pour moi est le maître du style Ukiyo-é, avait eu un disciple occidental Josiah Conder […] le japonisme ayant précédé l’impressionnisme avec l’ouverture de la société japonaise sur l’occident, il y a eu une sorte d’écho entre l’influence graphique occidentale et nippone ». Oscar trouve alors une légitimité à pratiquer l’Irezumi.

Cette inspiration aurait pu mettre plus de temps à prendre racine, mais sa grand-mère attentive à sa sensibilité artistique, l’initie, enfant, au dessin en lui offrant ses premiers crayons de couleurs. Son talent grandit et se retrouve même traqué par les marques de prestige. « J’ai dessiné pour Yves Saint-Laurent, en tant qu’illustrateur (sic . John Galliano, Barbara Bui), comme j’aurais pu dessiner pour Monoprix, pour une couverture de Lone Wolf and Cub – de Kazuo Koike et Goseki Kojima – ou pour des sous-vêtements, c’est ce qu’on appelle les mercenaires du dessin», analyse Oscar. « J’ai toujours été dessinateur avant d’être tatoueur » enchaîne t-il, « même si je suis heureux d’avoir travaillé pour la mode » tout en nuançant : « ma famille de départ c’est cette bibliothèque japonaise, c’est le dessin et c’est cette maladie »…

Durant son enfance, des tâches noires apparaissent sur son torse. Aucun médecin n’est capable d’établir un diagnostic précis. Ils évoquent une méningite associée « peut-être » à une dermite. « Quand j’ai vu apparaître ces tâches qui étaient saisissantes, d’un seul coup, je me suis dit : c’est la fin », se souvient-il avant de rebondir : « avec le recul, il y a une dimension quasi graphique. C’est la mort qui s’invite. Elle rédige quelque chose sur ma peau et c’est le carton d’invitation». Un signe qui le guidera vers ce besoin de marquer les autres. Avec cet accent sophistiqué qui le caractérise, Oscar conclut : « si la vie m’a marqué dans un premier temps et qu’elle a fait usage d’encre, […] à mon tour je vais mettre de l’encre sur le corps des autres… sauf que ce sera une encre valorisée ».

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Oscar tatoue au dermographe depuis 7 ans et a commencé la pratique du Tebori il y a 2 ans. Une technique a priori déroutante qui demande un certain savoir-faire : « Tebori 10 ans minimum, machine électrique maximum une année », explique-t-il en citant le maître japonais Horiyoshi III. Il enchaîne : « Une machine électrique, ça reste vulgaire, ce n’est pas un Tebori … je n’ai eu aucune difficulté pour être honnête, ça peut paraître présomptueux… mais là, je travaille très humblement le Tebori et je sais, comme je n’ai pas de maître, qu’il va me falloir une bonne vingtaine d’années avant de le maîtriser complètement ». Une approche qui prend tout son sens dans la connivence « on se fie au Shakki, au bruit que font les aiguilles sur la peau, il y a un paramétrage qui est très complexe… Toute la concentration doit être portée au moment de la pique», confie t-il dans un silence. Plus que la technique, avec ses clients, il encre une symbolique forte de leur vie : « on valorise l’angoisse et la crainte car ce sont des ingrédients nécessaires, mais on fait en sorte que le client s’en débarrasse par lui-même, je pense que ça donne plus d’empreinte au tatouage», dévoile l’artiste tatoueur. Si le tatouage d’Oscar a du sens, c’est aussi parce qu’il incorpore un aspect poétique intrinsèque à l’Irezumi et au Tebori. Au delà de la douleur et d’une peau martelée voire torturée, c’est un moment unique qui s’installe et qu’il décrit avec une émotion certaine : « on est un peu déconnecté. La personne amène des ingrédients tangibles comme […] des peurs anciennes qui peuvent revenir. Il se créé alors quelque chose de poétique et un silence appréciable s’installe », décrit-il.

Cette vision particulière de l’instant « tatouage », Oscar l’a construite en se faisant encrer les deux bras et par rejet de l’esprit shop. « Je me suis dis, si tu viens un jour à encrer, ce n’est pas de cette façon là». L’homme se sent en décalage face à la culture urbaine et mercantile d’un shop. « On peut parler du tatouage dans l’équation de l’humanité comme une constante tandis que le shop est une variable », songe-t-il. Sans évoquer de prix avec ses clients ni au premier ni au deuxième rendez-vous. Les séances qu’il dispense en tant que consultant en dessin lui permettent de pratiquer des tarifs raisonnables. Si le discours d’Oscar peut paraître « présomptueux », il reste humble sur sa capacité à manier l’art de l’Irezumi : «… Je ne suis pas Hori – Il n’a pas de maître tatoueur qui pourrait l’introniser- et en tant qu’occidental, je préfère reste sobre par rapport à cette tradition, mais je pense qu’on peut être légitime face à cette pratique et face à cette sensibilité… ». Ses inspirations ? « Joël Peter Witkin est l’une de mes constantes et on doit retrouver, quand on me demande une nature morte- je pense à une pièce réalisée sur un torse – l’ADN du vieux maître et bien sûr, Albrecht Dürer le maître de la gravure ». Oscar lance un regard vers son apprentie : « comme je le dis à Laura, je suis peut-être ton maître formateur mais je suis avant tout disciple de l’encre et toi aussi», conclut-il joliment.

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Alors qu’il pourrait visiter le japon, il confesse « j’ai très peur d’être giflé là-bas…. Ce qui me fait fantasmer ce sont des maîtres comme Horibun I qui reste 100% Tebori.» avant d’ajouter : « j’adorerais voir un vieil artisan qui pratique le Tebori dans un village de façon archaïque, mais je ne suis pas sur qu’il ait envie de me recevoir », s’exclame-t-il en riant. « Il m’est arrivé de tatouer des motifs qui ne sont pas de mon goût et que je ne porterai pas, mais la personne arrive avec des mots et une notion de symbole. Un tatoueur doit faire attention à ce que la personne raconte et n’a pas à remettre en question l’aspect talisman», aime à raconter ce poète de l’encre. Même s’il est artisan du Tebori, l’artiste n’oublie pas ses racines et se dit « bon bâtard » aux influences modernes mêlées au traditionnel. Le plus japonais des Horishis français assume : « on a tout un bagage occidental qu’on ne refoule pas. Je sais que je ne ferai jamais d’Irezumi comme un japonais ».

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Propos recueillis par Alexandra Bay 

Texte Alexandra Bay et Tiphaine Deraison

Credits photos : Laura Boulogne et Oscar Astiz