Neusky, tatoueur passionné et authentique

Texte : LiLi LD / Photos : Neusky

Il était déjà une référence il y a 30 ans, il l’est encore aujourd’hui. Neusky, Christophe de son prénom, est de ces artistes tatoueurs qui ont su traverser des décennies de pratique avec une technique solide et une créativité renouvelée reconnues bien au-delà des frontières françaises.

De son parcours, on connaît déjà pas mal de choses. Sa passion pour son métier est née de sa fascination pour l’image, les images, notamment celles qui ont un parfum d’aventure. Un oncle marin qui faisait le tour du monde s’en revenant à terre avec des trophées cutanés, souvenirs encrés et colorés de destinations lointaines et exotiques; lui fit découvrir le tatouage dès l’enfance.

1988, acquisition de ses premières machines, deux Spaulding* cédées par un tatoueur qui pensait que Neusky en ferait un meilleur usage que lui. En 1990, ouverture de son premier shop à Nevers, la ville dont il est originaire; puis 1994 cap à l’Ouest, direction la Bretagne, ses tatouages de marins et sa tradition celtique. S’il travaille toujours avec sérieux, son humour légendaire et décapant ainsi que sa gentillesse ont su fidéliser une clientèle nombreuse venue de toute la France.

Établi à Saint-Brieuc, sa boutique «Neusky Tattoo 55‘» est désormais une institution. De caractère discret, la qualité de son travail fait parler de lui et le mène notamment chaque année à participer à l’une des conventions les plus prestigieuses Le Mondial du Tatouage à Paris, aux côtés de plus de 400 tatoueurs internationaux parmi les meilleurs de la profession.

Si son style a évolué du old-school bien trad à des graphismes beaucoup plus élaborés, c’est à sa technique impeccable que l’on reconnaît les tatouages de Neusky : des lignes bien nettes, des couleurs franches qui vieillissent bien et des ombrages noirs de rockers.

Neusky

Neusky, tu as commencé le tatouage il y a une trentaine d’années, on tatouait alors des motifs assez simples et figuratifs de l’ancre à l’hirondelle en passant par la tête de bulldog. Aujourd’hui les demandes sont parfois beaucoup plus vagues, conceptuelles ou simplement esthétiques devant suivre la morphologie et les mouvements du corps. Comment s’adapte-t-on à une telle évolution ?

Techniquement j’ai évolué parce que je n’avais pas le choix. Avant il n’y avait pas autant de tatoueurs alors on abordait un peu tous les styles. La diversité des demandes faisait qu’on touchait à tout : old-school, japonais ou réalisme. Quand tu es aussi polyvalent, évidemment tu n’excelles pas dans un style précis mais tu sais adapter ton travail à tout ce qu’on te demande. Du coup, aujourd’hui quand je vois passer des nouveautés comme le dot ou l’aquarelle, je sais que techniquement je vais pouvoir le faire.

Artistiquement ce qui est dommage c’est lorsque le tatouage devient commercial, à la mode et qu’il n’y a plus de revendications. Quand j’ai commencé ce métier on se faisait tatouer parce qu’on avait des choses à dire et que l’on n’était pas comme les autres. Aujourd’hui c’est le contraire, on se fait tatouer pour être comme tout le monde. On voit arriver une nouvelle clientèle qui veut juste être «hype», comme on dit maintenant, sans forcément donner un sens à leurs tatouages. Cela-dit personnellement j’ai beaucoup de chance car ma clientèle me suit depuis des années, je les revois et tatoue aussi leur amis, leur famille. Je travaille toujours de manière sincère, je m’implique pour créer une vraie relation. Le tatouage c’est pour la vie alors ça ne se prend pas à la légère et il faut réfléchir à ce qu’il va devenir. Un client m’a dit une fois «Si tu penses que tu n’es pas le meilleur, ce qui est sûr c’est que tu es le plus authentique.» et je crois que c’est l’un des plus beaux compliments que l’on ai pu me faire.

Tu as réalisé des milliers de tatouages, tu as été contrebassiste dans un groupe psycho punk Creepy Town, tu as déjà écrit trois livres ainsi que des articles pour le fameux Tatouage Magazine ; bref tu n’arrêtes pas de créer… Quelles sont tes sources d’inspirations ?

La nature à mort ! Ce qui me nourrit ce sont les voyages, les visites de musées, d’églises et de cimetières mais surtout la nature quelle qu’elle soit : forêt, mer, rivière, montagne, peu importe. Je prends tout en photo et ensuite je retranscris dans mes peintures et mes dessins. La photo, la vidéo, l’image, toujours l’image, parce qu’elle est ma vie. Même quand j’écris, j’écris une image et je veux que ceux qui me lisent l’aie en tête. Quand je fais le portrait d’un personnage dans un article, que je décris quelqu’un et le mets en scène, on doit le voir avec tous ses détails quitte à en rajouter un peu pour que ça fasse marrer !

Pour le tatouage, l’inspiration vient de la demande, c’est elle qui m’ouvre l’esprit. J’aime les gens passionnés, quelqu’un qui me parle avec passion, quel que soit le sujet ça va m’intéresser.

Neusky dragon

Y a-t-il d’autres tatoueurs dont tu suis le travail ?

Évidemment je regarde toujours avec plaisir les boulots de Tin-Tin ou de Filip Leu mais non je ne suis pas le travail des autres tatoueurs. Il y a trop de monde et je n’ai pas envie de me laisser influencer. Si je vois un beau tatouage, je regarde comment il est fait et non qui l’a fait. De toutes façons, on est tellement nombreux que je ne peux pas retenir tous les noms et on ne reconnaît plus les coups de pattes comme avant. Tu vois plein de tatouages mais tu as quand même un peu l’impression de tourner en rond. Je préfère les magazines à Instagram par exemple, tu as plus le sentiment de rencontrer l’artiste, de l’avoir en face de toi. Moi, je suis fan du tatouage qui a 20 ans et qui tient la route, qui est fait pour durer. Un tatouage qui a 20 ans qui est encore magnifique, qui n’a perdu ni ses couleurs, ni ses tracés m’intéresse plus qu’un boulot récent qui t’en met plein la gueule mais qui disparaît en 3 ans parce qu’il y a trop de détails au cm2 que la peau n’est pas capable d’absorber.

Neusky possède une collection rare qui fait rêver tous les amateurs de coils, la bonne vieille tattoo machine à bobines, lourde et ronronnante. Plus de 300 machines acquises au fil du temps et des voyages. On a d’ailleurs pu en admirer certaines lors de l’exposition pour laquelle il fut aussi conseiller : «Tatoueurs, Tatoués» au musée du quai Branly. Ayant développé une véritable expertise en matière de montages et réglages, il est aujourd’hui responsable pour la France de la vente et de l’entretien des machines de la célèbre marque anglaise Micky Sharpz, réputée depuis les années 80 comme étant l’une des meilleures par tous les tatoueurs en termes de fiabilité et robustesse. Il fabrique et vend aussi ses propres câbles, et propose désormais des séminaires pour tous les professionnels avides de connaissances techniques.

Alors qu’aujourd’hui la plupart des jeunes tatoueurs travaillent avec des machines rotatives, légères, quasi silencieuses et sans réglage, pourquoi rester un fan inconditionnel des machines à bobines bruyantes et aux réglages compliqués ?

La rotative est une invention de businessman pour simplifier le travail, un outil standardisé pour apprendre à tatouer rapidement mais l’impact dans la peau n’est pas du tout le même. La rotative, qui existe d’ailleurs depuis très longtemps, ne fait que pousser l’aiguille dans la peau alors que la coil est la seule machine qui reproduit tout à fait le geste, le mouvement du marteau que l’on tape sur les aiguilles ou autres dents de requin comme dans le tatouage traditionnel. [Ndlr polynésien par exemple] C’est plus difficile à utiliser mais c’est la seule technique, le seul outil qui puisse te permettre de faire un travail vraiment précis. J’ai essayé les rotatives pendant deux ans environ mais je n’y ai vraiment pas trouvé mon compte. Comparer un tattoo réalisé avec une coil ou avec une rotative, c’est un peu comme comparer le travail d’un ébéniste avec un meuble Ikea.

Micky Sharpz
Crédit : RKKPP
Neusky est le responsable de la vente et de l’entretien des machines de la marque anglaise Micky Sharpz

Le tatouage et le travail du dessin ont donc énormément évolué tant en termes de techniques qu’en termes de matériel utilisé. Quel est, pour toi, le changement le plus positif ?

Sans hésiter la tablette graphique ! C’est le meilleur investissement que j’ai pu faire ces dernières années. Pouvoir être peinard dans son canapé et dessiner en même temps alors qu’avant on était sur la table à dessin avec des tonnes de crayons, de gommes, de feuilles de papier qu’on devait ensuite jeter en grande quantité.

Devenir tatoueur, ça n’est pas déjà facile mais il est encore plus difficile de le rester. Tu as formé beaucoup d’apprentis, combien sont encore dans le métier aujourd’hui ?

Quasiment tous ! Je crois que malgré les difficultés de ce métier j’ai réussi à leur transmettre ma passion et il n’y en a pas beaucoup qui ont lâché l’affaire. Cela-dit les gens restent longtemps chez moi, 5 ou 6 ans. Ils ont donc le temps d’apprendre, et de bien se marrer, même si l’apprentissage est difficile. Ils ressortent avec un niveau plus que correct mais ça ne fait pas tout. Ce qui fait qu’ils sont encore là aujourd’hui, qu’ils arrivent à tenir c’est qu’eux aussi ont la passion. Après il faut également être tenace. Chez moi la ténacité c’est une histoire de famille. J’ai appris ça de mon père, un acharné du vélo qui, à 63 ans, était encore un champion.

Neusky machine

Tu as évidemment énormément de tatouages sur le corps ! Il paraît même qu’il y en a tellement que toi-même tu t’y perds et que tu ne sais pas combien tu en as. Alors quel est celui qui est pour toi le plus mémorable ?

Il y en a plein que j’aime bien mais un de ceux que je préfère c’est la tête d’indienne old-school sur mon mollet. C’est exactement le même dessin que mon oncle s’était fait tatouer au Brésil dans les années 60/70. Je me la suis faite tatouer après son décès, lui l’avait sur l’avant-bras et je l’aurai bien fait au même endroit mais je n’avais déjà plus de place à ce moment-là. Et puis il y a mon chat, mes chiens qui ne sont plus là, j’ai aussi un petit vélo car je suis issu d’une famille de cyclistes. Finalement, les tatoueurs font comme leurs clients, ils marquent leur histoire et leurs souvenirs.

Si tu avais une baguette magique et la possibilité de réaliser tout ce que tu veux, tu fais quoi ?

Je repars le jour où j’ai eu mes premières machines à tatouer et je recommence tout sans rien changer parce que je me suis vraiment bien amusé.

* Spaulding and Rogers, le plus grand fabricant et distributeur mondial d’équipements de tatouage apparu à la fin des années 50 aux États-Unis.


Neusky Tattoo à Saint Brieuc

Instagram / Shop / Micky Sharpz

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