« Tarte Tatin », des femmes, des tattoos et du poil !

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Fan de « Ghost world », le comics culte de Daniel Clowes ; Camille alias « Tarte Tatin » ressemble à son héroïne Enid – tatouée sur son avant-bras droit – avec son look girly geek et son franc-parler. Un caractère bien trempé qui ne l’empêche pas de manier à la perfection la langue de Molière et d’en user pour appâter les clients de son épicerie fine à Bruxelles. A 28 ans cette rousse et belge d’adoption a une perception de la féminité librement inspirée des « Riot Grrrl » qu’elle exprime dans « Petite Pute » : son fanzine. Amatrice d’encre elle aime la bousille, les hommes « moches » comme Bill Murray et les traits imparfaits.

Tarte Tatin n’a ni l’âme d’une artiste à plein temps, ni celle d’une militante féministe, peut-être juste une grande gueule qui lâche tout dans : « Petite Pute », son fanzine « érotico-porno-débilo-féminin ». Le militantisme elle le laisse aux autres : « […] Il y a des gens qui le font bien mieux que moi, avec moins de colère et plus de conviction ». Dans « Petite Pute », la rouquine y exprime un ras-le bol typiquement féminin, en dessin : « je viens de la région parisienne, donc les « t’es bonne » quand t’es en jupe ; ça me saoule. Tu as juste envie de dire : tu veux que je te montre sous mes collants tous les poils qu’il y a ? Non ! j’suis pas bonne », s’exclame-t-elle avant d’ajouter : « on m’a déjà dit ; – t’es tellement bonne que je te fais le cul – j’ai alors envie de répondre : c’est con, je viens d’avoir la diarrhée ! », mais rares sont les fois où la jeune femme tentera ce type de réponses. « Je n’ai pas d’à propos » confie-t-elle. Or, c’est là justement que le dessin joue sa carte.

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Avant l’aventure « Petite Pute », elle débute le fanzinat par un recueil de portraits de gens aperçus dans les transports en commun. Elle s’ennuie durant ses nombreux allers-retours entre Paris et le Nord de la France où elle travaille. Elle sketch alors de parfait(e)s inconnu(e)s en quelques minutes : « sans repentir ». C’est-à-dire : « sans repentir est un terme technique de dessin : tu traces d’un seul trait et tant pis pour les erreurs » elle aime comparer cette technique à celle du tatouage « t’y vas et si t’as foiré, tu apprends à tricher et à rattraper toutes tes merdes. Tous les tatoueurs devraient apprendre à dessiner au Bic© : sans repentir ».

« Tous les tatoueurs devraient apprendre à dessiner au Bic© : sans repentir ».

Il est donc logique que son premier « coup de cœur tattoo » se porte sur le travail graphique de Yann Black (le tatoueur capable d’encrer des à plats de noir de la taille d’un frigo sans faire de trous et ce : en une seule fois). Elle découvre son site « Your meat is mine » et flashe sur son style graphique. Mais, la première à l’encrer sera une amie de longue date qui se lance dans le tattoo : Armelle STB. En bonne amie, Tarte Tatin laisse la tatoueuse s’exercer sur sa peau.

Si elle s’exprime sur la peau, son fanzine lui, continue de dire « merde » aux genres et leur pression sociétale. Camille y exprime le quotidien et les tracas de sa Bitcheke (néologisme de Petite en néerlandais et de Pute en franglais) avec justesse. « L’image a un impact assez fort pour exprimer ce ressenti, plus que les mots… dans plein de religions, tu n’as pas le droit de représenter, alors je trouve que l’impact de l’image a un vrai pouvoir, d’autant plus que c’est libre d’interprétation». Résultat ? Les dessins de cette Riot Grrrl sont souvent trashy et sans compromis, de quoi faire rougir son auteur de BD favori : Édika, une influence majeure inspirée par sa mère, libraire.

Une affaire de femmes

« Je me souviens de ma première bande dessinée d’Édika « Debiloff profondikoum » dans les toilettes de la maison… je me rappellerai toujours d’une scène, lors d’une messe avec une femme aux gros seins priant. Le curé arrive pour lui donner l’hostie. Ce dernier tombe sur ses seins. Il met sa main pour le rattraper et plonge littéralement dans son décolleté. Il ressort son string, son soutien-gorge… pour finir, il récupère l’hostie et lui donne. Sauf qu’à la dernière case, elle fait tout retomber sur son décolleté, exprès ! Edika m’a profondément marquée » se remémore Tarte Tatin.

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Ce goût pour l’art décalé est une affaire de femmes dans la famille. Sa grand-mère était coloriste de gravures anciennes et sa mère est libraire spécialisée dans la bande dessinée et les livres d’art. Ces deux femmes partagent avec la petite Camille une passion pour la culture décalée des Nuls ou de Fluide Glacial. D’ailleurs du côté de sa grand-mère, aux faux-airs de bourgeoise du 16ème, on compare « Petite Pute » à du Hara-Kiri féminin.

 « Je ne sais pas dessiner « de tête » alors je regarde mon corps (…) en ce moment c’est l’hiver, j’ai du poil aux jambes ; donc mes femmes ont du poil aux jambes. »

Cet univers empreint de fortes personnalités féminines est une inspiration majeure lorsqu’à 22 ans, elle découvre le Riot Grrrl. Déjà, une culture livres et bd, entre féminisme & underground, coule dans ses veines avec des références comme Robert Crumb, Harvey Pekar, Joe Matt, Julie Doucet, Kyoko Okazaki, pour ne citer qu’eux…

A 14 ans, la question du féminisme trotte dans sa tête lorsqu’ elle découvre le parcours chaotique d’une ado « comme elle » avec le livre : « Moi, Christiane F, 13 ans droguée, prostituée ». Plus tard, le véritable déclic, elle le doit à deux livres, dont le comics culte « Ghost World » de Daniel Clowes – qui raconte le quotidien de deux copines « à la vie, à la mort » Rebecca et Enid dans une petite ville des USA – et « La bonté : mode d’emploi » de Nick Hornby, auteur anglais, qui raconte les tribulations d’une mère de famille en pleine crise de nerfs. Une révélation qu’elle raconte : « le point de vue de ces hommes sur les femmes et le ras-le-bol parfois qu’on peut avoir, était tout à fait juste. Je me suis dit, et les femmes dans tout ça ? C’est vraiment ça que j’ai envie de faire».

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Elle expérimente cette vision du féminisme au lycée, lorsqu’au baccalauréat, elle propose un sujet artistique sur le « montré-caché autour de l’érotisme ». Elle livre alors une performance digne des films barrés de Greg Araki (Nowhere, Splendeur, etc.). Grimée en Geisha, elle chante des chansons baroques de sa tante chanteuse lyrique – « encore une fois » une femme de la famille, dont les paroles à double sens, s’avèrent pornographiques. Enfin, pour éveiller les sens de son jury, elle crée des boîtes capitonnées de velours rouge qu’ils doivent alors déflorer en glissant leurs doigts dedans. Des ombres de femmes nues issues de la peinture classique, découpées dans du papier noir, soignent son décor. La petite Camille commence à maîtriser son sujet !

Plus tard, c’est la fac d’histoire de l’art et une spécialisation dans la valorisation de patrimoine. Mais elle ne s’adapte pas à son nouveau mêtier, ce qu’elle explique ainsi : « j’en avais marre de rendre des comptes, je n’avais plus envie de me justifier sur mon travail… ». Elle prend la décision d’abandonner l’art, d’un point de vue professionnel seulement, et trouve un job alimentaire qui lui permet de s’investir dans son fanzine « Petite Pute » ou autres collaborations artistiques occasionnelles. Très terre à terre, elle confie « vivre de son art, c’est impossible ou alors ce sont des années de galère et je n’en avais pas spécialement envie… j’ai un travail que j’aime beaucoup, je vends des produits dans une épicerie fine et c’est en rapport avec la « bonne chère ».

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La chair, elle n’est donc pas contre pour l’encre. Son intérêt pour le tattoo s’accroit lorsqu’elle découvre le dessin de Lionel « Out of Step »,. Elle prend conscience qu’on peut tatouer de l’illustration et se raconter grâce à son corps en restant loin du cliché flash tattoos des années 90. Elle se forge alors sa propre culture tatouage et décide de porter uniquement de l’encre noire. « Je n’ai jamais su travailler la couleur (en dessin) et du coup je me suis dit, si tu ne trouves pas quelqu’un avec lequel tu accroches en couleur – la couleur en tattoo, c’est comme un parfum et selon les peaux, le parfum va sentir différemment – donc si je n’arrivais pas à trouver une brute de couleurs capable de reproduire la même couleur sur son dessin que sur la peau. Alors je préférais me faire encrer du noir» .

Deuxième coup de cœur tattoo, c’est Piet du Congo, officiant à l’époque à la Boucherie Moderne (BE) auquel elle confie son dos. Elle le laisse exprimer son art… en noir. Etrange car il est l’un des premiers tatoueurs à encrer des tracés en couleurs… Elle se décide alors à sauter le pas et accroche autant au style qu’au personnage.

« Jürg, mon homme dit que je suis une porte de frigo sur laquelle on colle plein de stickers. Et c’est vrai ! « 

Tarte Tatin se fait piquer au feeling, l’artiste et la personne comptent autant que sa pâte graphique. Son corps est un patchwork de styles tattoo très différents mais uniques. Pour autant, elle est capable de trouver une petite anecdote pour chacun des motifs portés. Son compagnon, Jürg (Poulycrock, Boucherie Moderne), a d’ailleurs une façon bien à lui de décrire ses tattoos :  » il dit que je suis une porte de frigo sur laquelle on colle plein de stickers. Et c’est vrai ! Aussi, il y a un bras que je garde pour le couvrir d’une belle pièce unique et cohérente. Pensée du début à la fin. »

Comment les nombreux gribouillis tatoués de Camille sont perçus dans son environnement professionnel ? « Ce qui est marrant, c’est qu’au départ, ça ne dépassait pas beaucoup… au fur-et-à mesure, les manches du pull ont remonté. Là, tous les hommes de ma boîte sont venus me montrer leur carpe koï sur les côtes ou le lettrage de leurs bras… Puis l’été est venu, je suis arrivée découverte, en robe et sandales. Ils ont fait « Ok… ». Ça leur a coupé la chique »

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Les chicons par Jürg Poulycrock : « Mon grand-père était du Nord. Il est décédé il y a quelques années et à l’époque, j’habitais Cambrai dans le nord de la France. Je suis tombée à la bibliothèque sur un album de bande dessinée de Jürg. En le « googlelisant » j’ai découvert qu’il faisait aussi du tatouage. J’en parle à Armelle et elle me montre un dauphin se prenant une ancre de marin sur le coin de la tronche. C’était du Jürg. Il avait fait sur le bras d’un gars une histoire belge culinaire : une frite qui affrontait une moule sur un steak en forme de Belgique. Puis, il y avait une petite capsule de bière avec deux chicons ultra stylisés qui fermaient le tattoo et je me suis dit que les chicons, c’était classe. Du coup, il me les a encrés de façon girly. On dirait des flammes avec des noeuds. En même temps, quand tu observes le haut des chicons, on dirait des petites vulves. Je crois que Jürg a toujours été dans une optique de tatouages graphiques mais loin d’être sérieux.»

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Les mains se serrant : « Bonne amie », tatouage réalisé par Tarte Tatin et deux amies : « C’est une association de trois images de tatouages de prostituées inspirée du livre : « Du tatouage chez les prostituées ». La fleur pour la pensée, les deux mains de l’amitié (si t’as besoin d’un coup de main, je suis toujours là pour toi) et bonne amie. Un soir de beuverie, on s’est piqué avec trois amies le même motif.»

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« Le vaisseau spatial » par Qbos Zulima Torné : « C’est la femme d’un tatoueur qui a appris à piquer toute seule. Comme elle n’avait pas appris à tracer de lignes, elle a décidé de faire du point. J’adore car cela ne ressemble à rien de ce qui se fait en France et en Belgique ! J’ai choisi le thème de la science-fiction avec cette petite femme en vaisseau spatial. J’ai lu beaucoup de livres de science-fiction et j’accroche vraiment à son imagerie. »

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« La petite bite dans le cœur » par Piet du congo : «Maman n’est pas au courant, mais au point où on en est (rires)… Piet a fait une expo à Anvers et il proposait des petits flashs. C’est un hommage à l’amour que je porte à ma moitié et à son pénis. »

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La fille sur sa cuisse qui s’écrase les joues, fait par elle-même : « Celui-ci est important car je l’ai dessiné et me le suis tatoué ! Je suis très fière de pouvoir dire que je me suis tatoué un personnage à l’envers, pas très grand, en oubliant de mettre les élastiques sur mon aiguille,(j’assume, – rires-), donc le trait est tremblotant, mais juste ce qu’il faut ! »

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La tarte sur son avant-bras par Béatrice Myself : « C’est un amour, elle paraît toute fluette, mais elle fait des flashs hyper trashy ! Je lui ai demandé une part de Tarte car c’est mon pseudo depuis des années […] En vrai, il n’y a pas d’histoire d’extraordinaire à raconter au sujet de ce pseudo, on peut lui trouver plein d’explications… et ça me va »

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Bill Murray par Marine Martin« Je suis amoureuse de Bill ! J’aimerais que Marine me tatoue une banderole avec Steve Buscemi car j’adore les hommes moches, mais je peux pas le dire sinon Jürg risque de le prendre pour lui ! »

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http://mangezdestartes.blogspot.fr/

 

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