« Sacred Ink » : Tatouage Talismanique

Sacred Ink, ©cédric arnold

 Photographies : ©Cédric Arnold

Le Yantra ou Sak Yan est une tradition de protection spirituelle d’Asie du sud-est. En Thaïlande maitres tatoueurs et moines perpétuent cette pratique consistant à encrer des tatouages renforcés de prières aux vertus protectrices. Avec « Sacred Ink », série de portraits et mini- documentaire*, Cédric Arnold capture toutes les étapes du Yantra dans la pure tradition argentique. 

Tatoués du torse aux cuisses, les motifs Sak Yan sont piqués à l’aide d’une tige de métal de 50 à 75 cm de long, affûtée et biseautée, appelée « maïsak ». Les motifs sont issus des mythes hindouistes et boudhistes : Ganesh, Hanumân le dieu singe ou le tigre à la force protectrice sont les plus récurrents. Durant des siècles, les légendes racontaient comment les lames de fer se brisaient sur les corps des soldats, porteurs de Yantra. Dans la vie quotidienne, le mythe se perpétue avec des Yantra sur tee-shirts ou bouts de cuir portés comme des talismans. D’autres choisissent de l’encrer pour ne jamais s’en séparer. Car une personne tatouée d’un Sak yan s’inscrit dans le « wicha » : une chaine de force magique. Cedric Arnold a suivi dévots et maitres s’immisçant même au cœur de la cérémonie annuelle du Waï Kroo : le « jour du maître ».

Tu as démarré ce projet de photographie documentaire il y a 10 ans. Comment as-tu su qu’il y avait un véritable sujet à traiter ?

J’étais en reportage pour plusieurs magazines en Thaïlande et je rencontrais de plus en plus de tatoués, certains absolument recouverts de tatouages. Le premier laymen que j’ai photographié est un homme qui travaillait sur le port de Bangkok et remplissait des caisses ou bougeait des conteneurs. C’était lors d’ un reportage pour le New York Times et je lui ai demandé si je pouvais revenir une semaine après, le photographier avec mon argentique, sur fond blanc. Là… je m’aperçois que je peux vraiment faire une série de portraits. Plus encore, de détails de corps ; de mains de torses. Il s’avère que quelques semaines plus tard, on me présente le maître tatoueur : Ajahn Toy, ( voir la photographie : « Tattoo master at work », maître tatoueur Ajahn Toy, Bangkok). C’est lui qui m’invitera ensuite à la cérémonie Wai Kroo, annuelle qui sert à recharger le pouvoir magique des tatouages et à montrer son respect à son maitre tatoueur. Car Ajahn, signifie aussi bien professeur que « chaman » ou « gourou » et renforce le fait que beaucoup d’adeptes se font tatouer car ils ont besoin à un moment de leur vie de soutien spirituel. Ce sont plus que tatoueurs…

Lors du Wai Kroo, une fois par an, des milliers de tatoués traversent la Thaïlande, pour présenter leurs respects à leur maître tatoueur et pouvoir alimenter les pouvoirs protecteurs de leurs Sak Yan, comment se déroule cet événement ?

Recharger son tatouage chaque année est obligatoire ! La cérémonie est très complexe. Le maitre-tatoueur (Kru Sak) va accueillir tous ses disciples un par un, il leur donne une amulette et leur fait un suivi Yantra spécifique. Ajahn Toy m’avait invité. J’y ai fait quelques portraits et choisi les personnages les plus pertinents, qui n’avaient pas nécessairement les plus beaux tatouages mais qui avaient un fort caractère. Je les ai photographiés avec un argentique moyen format puis chez eux, au grand format. Ensuite, lorsque j’ai rencontré ce chauffeur de taxi aux tatouages « hallucinants », j’avais encore mon dernier paquet de polaroid et j’ai voulu m’en servir car c’est un négatif réutilisable. J’ai fait une de mes dernières photos en polaroid avec lui et j’ai été surpris par l’effet, très abimée…Toutes ces lignes et cette chimie qui avaient mal passé…j’ai adoré! Le problème est qu’ ils avaient arrêté la production donc je ne savais pas comment retrouver cet aspect. J’ai alors décidé de travailler directement sur le négatif et non sur le tirage. Une grosse prise de risque, assez similaire au tatouage et complètement permanent…

Quelle rencontre a véritablement lancé le projet ?

Les tatouages plus anciens sont très différents. Pour les voir, je suis allé à la recherche d’hommes plus âgés qui auraient fait faire leurs tatouages dans les années 40 à 60. Je voulais voir cette encre dissipée, qui a fusé et qui rend certaines lignes floues. Je suis donc allé à la frontière du Cambodge et j’ai rencontré Sorin, qui s’occupait traditionnellement d’aller chercher des éléphants pour les dompter et les présenter au roi. C’est après ces différentes rencontres que tout a démarré.

Est-ce qu’il s’est confié sur ses tatouages et les significations qu’ils peuvent avoir ?

Oui beaucoup ! Sorin croit vraiment au pouvoir protecteur de son tatouage de tigre bondissant. Mais il m’a tout de même avoué ne pas être si sûr que si on lui tirait dessus les balles seraient stoppées.

©Cédric anrold

La langue utilisée pour ces tatouages est aussi très ancienne…
C’est une langue Khmer de la période Angkorienne, qui est encore usitée par les maitres tatoueurs mais peu comprise, même par les tatoués. Certains moines ou prêtres Brahmanes savent lire cette écriture, mais les tatoués connaissent sa signification grâce aux explications données par les maitres tatoueurs racontant lors du tatouage, la valeur et les règles qui sont attachées à ce script. Cette langue s’est transmise de générations en générations et de maitres tatoueurs en maitres tatoueurs.

A contrario de ces traditions ancestrales, le tatouage en Thaïlande, est devenu très populaire grâce au tourisme notamment, qu’en pensent ces maîtres tatoueurs ?

Il y a une grosse résonance en ce moment, ce qui pose problème pour les maitres tatoueurs traditionnels qui n’aiment pas la commercialisation de leur pratique. Le tarif nominal était, il y a quelques années, de 25 BAT…c’est 70 centimes pour un tatouage de base et maintenant certains maitres tatoueurs prennent 1000 euros et plus. Et d’autant plus celui qui a tatoué Angelina Jolie. Certains n’ont pas voulu travailler avec moi pour ne pas se retrouver dans cette position et être critiqués par leurs disciples.

Toi-même, tu as refusé de te faire tatouer là-bas, pourquoi ?
Oui, je ne suis pas boudhiste. Et même si j’en sais beaucoup et que je respecte cette philosophie, je trouve que ça serait un manque de respect. Ajahn me l’avait offert, mais j’ai refusé.

* Le tout fait partie intégrante de l’exposition « Tatoueurs, Tatoués », sur la partie – Asie – A cette série s’ajoute, le mini-documentaire qui retrace la cérémonie, les transes, l’acte du tatouage. C’est un complément des photos qui montre l’ambiance et le quotidien.


CEDRIC ARNOLD

TATOUEUR-TATOUES

EXHIBIT TOURING THE WORLD
NOW UNTIL 15TH APRIL IN L.A

Natural History Museum, Los Angeles, États-Unis
Commissariat originel : Anne & Julien
Production : Musée du quai Branly – Jacques Chirac (Paris), 2014

En tournée Mondiale jusqu’en 2020

cedric arnold

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