Léa Nahon : Piqué à vif

lea nahon une

Photographie Portrait : Thomas Krauss
C’est non loin de la guitare Fender, customisée que l’on rencontre Léa Nahon, au Mondial du tatouage 2016. Il était temps de découvrir un peu plus les nouveaux projets d’un des piliers du tatouage moderne. Ayant oeuvré pendant longtemps à Bruxelles à la Boucherie Moderne et après 15 ans de lignes saturées de noirs et de portraits en chair et encre, Léa lance l’Usine avec Sabina Patiperra. Un salon-galerie ouvert depuis juin qui accueille déjà la fine fleur du tatouage français et belge. Un mix entre tatouage et art plutôt bien vu qui lui permet de mettre (enfin) pied-à-terre.

Comment est venue l’idée de créer l’Usine le nouveau salon de tatouage – galerie que tu as ouvert à Liège, avec Sabina Patiperra le 4 juin dernier ?

Par hasard. Sabina Patiperra, est une copine de longue date devenue tatoueuse. On s’est donné rendez-vous un matin dans un bar du vieux Liège qu’on aime bien, juste à côté de chez elle. En face, on a vu un local à louer très bien placé avec une grande vitrine. On s’est regardées toutes les deux en se disant : « Ca a l’air cool… Tu penses la même chose que moi ? ». On bossait dans des shops différents, moi chez Grizzly à Liège notamment, mais on recherchait un peu de stabilité. On a rencontré la propriétaire qui a une galerie d’art juste à côté. Elle nous a invitées, le soir même au vernissage d’une exposition sur Jùan Miro… Et voilà, en un soir : tout était réglé ! Moi, qui ne voulais pas ouvrir un shop et qui avais d’autres projets…Tout s’est conclu en à peine 12 heures ! L’endroit était tellement beau et fait pour être une galerie, rien à voir avec accrocher quelques tableaux au dessus d’un comptoir. Le but n’était pas d’ouvrir un énième shop de tatouage, sinon on continuerait plutôt à bosser chez les copains. A l’Usine il y a au moins trois postes pour tatouer et surement quatre pour les invités. Concernant les expositions à venir, elles sont déjà toutes bookées pour cette année !

« J’ai réalisé que j’étais habituée à être ailleurs tout le temps et pour le coup m’installer dans une routine : vélo, boulot, dodo : j’ai trop hâte ! »

Tout a été très vite… ça vous a demandé beaucoup de travail ?

Il a fallu faire le visuel avant l’ouverture afin de venir avec cette enseigne au Mondial. J’ai essayé… mais en réalité je suis nulle à Photoshop alors j’ai tout envoyé à Köfi de Strasbourg qui l’a créé. J’aimais l’idée de demander à d’autres tatoueurs de réaliser notre visuel et de le revisiter, notamment quand les potes viendront bosser chez nous. On accueille en septembre Sixo Santos par exemple et il dessinera un flyer de l’Usine aussi. C’est plutôt rigolo d’avoir des créations différentes !

Tu es une artiste accomplie, comment vis-tu actuellement ce parcours étoffé ?

Je me sens bien. L’ouverture de l’Usine va m’aider à me poser un peu et me calmer. Ca fait longtemps que je travaille à Liège et pourtant je me suis rendu compte que pour une fois en partant de chez moi le matin, j’ai pu dire «  à ce soir ! » à mon mec. Quelque chose que je n’ai pas fait en deux ans… voire plus ! Ca m’a fait super bizarre. Aller boire un verre à Liège avec mes collègues le soir, c’est très étrange pour moi, voire dérangeant… j’ai réalisé que j’étais habituée à être ailleurs tout le temps et pour le coup m’installer dans une routine : vélo, boulot, dodo : j’ai trop hâte !

…Alors que tout le monde cherche à s’en échapper ?

C’était l’inverse pendant 10 ans. Est-ce que je vais vraiment réussir à me poser un peu  et éviter de repartir en vadrouille toutes les trois semaines ? C’est une autre histoire !

Quelle différence trouves-tu à travailler sur une toile et la peau ?

C’est pareil pour moi sauf que lorsque je fais un tableau, tous mes originaux sortent de mes carnets de croquis donc je dois les agrandir, donc j’utilise un calque et photoshop. Puis, en retravaillant le croquis sur table lumineuse, certains traits d’ombrages deviennent plus nombreux et les gris plus diffus. La version tableau elle en devient plus « clean » que la version tattoo. Lorsque je fais des prints, c’est encore différent. Donc au final, on aura trois versions dont celle du carnet, l’original qui restera dans son écrin toute sa vie.

Lors de ton processus de création, penses-tu tattoo ?

Non, car quand j’y pense, je ne fais que de la merde ! Je fais surtout des portraits de mes potes, j’essaie certains dessins et des choses que je n’ai jamais eus l’occasion de dessiner.

Selon toi, pourquoi tatouage est-il si différent d’autres genres créatifs ?

Parce que ça saigne ! Ca n’a rien à voir avec d’autres pratiques, le tatouage te socialise. Il est facile de dessiner installé à la maison en visionnant un film mais lorsque tu piques quelqu’un, il bouge, il a mal ou a des besoins et des peurs… En tant que tatoueur, c’est une grosse responsabilité de rassurer et satisfaire la personne. Il y a un côté psy car les gens te parlent et se confient… Mais à force de créer cette relation tatoueur-tatoué cela devient naturel.

« Carnet N°1 » est désormais disponible chez l’éditeur lyonnais Noir Méduse (« La Veine Graphique »)…Comment a pris forme ce projet?

« Carnet N°1 » reprend exactement mes carnets de croquis mais en plus petit. On a gardé le côté carnet : brut, comme si c’était celui que je sortais de mon sac. Noir Méduse a même poussé les contrastes pour faire ressortir les côtés les plus crades de la feuille crayonnée… j’adore ! On y retrouve toutes les taches de mes stylos. Je travaille toujours au Rotring® – du coup comme ils sont secs au démarrage, il y a toujours une tâche sur le côté de mon dessin. Avec Noir Méduse au delà de cette vraisemblance, on a fait une sélection de dessins, on n’a pas mis non plus mes essais pourris même si ça peut être marrant et rassurant pour certaines personnes de voir que « oui je rate aussi », mais on continuera pour en sortir plusieurs. Comme je dessine tout le temps, le deuxième est déjà presque fini pour le reste, on attendra Noël à mon avis ! Gribouiller des carnets, je fais ça depuis que je suis petite donc j’en ai un paquet à la maison… Et ce genre de choses tu ne les balances pas !

Retourner feuilleter tes carnets peut-il s’avérer être une source d’inspiration ?

Non, mais ça me fait marrer car je retrouve des souvenirs dans un ordre chronologique. Je mets en relation lieux, espaces et temps. Avec le dessin réalisé, tu retrouves l’odeur, la pluie ou le film que tu regardais..

 

Tu as joué de la musique et réalisé des performances, notamment avec Tattoo Noize Act, qu’en est-il aujourd’hui?

Je ne joue plus avec eux mais ils continuent et ça devient vraiment bien cette affaire ! Je n’ai pas beaucoup de temps mais j’ai quand même un autre projet avec un pote de Brighton, musicien avec qui on est partis sur une connerie lors d’une soirée alcoolisée. Lui, fait du banjo et de la musique folk à la base et ce soir-là, sa nana fait une photo de nous : lui attendant le taxi et moi sous le rideau de fer du bar l’appelant. A la vue de la photographie et on s’est dit : « trop classe la pochette d’album ! On n’a plus qu’à le faire ». On est partis enregistrer à Brighton dans un studio d’enregistrement où Nick Cave va souvent et on a fait une chanson et demie, mais le problème c’est qu’avec mon agenda, il faut qu’on puisse se retrouver quand je suis à Brighton et que lui ne soit pas en tournée non plus…Et surtout qu’on compose ! Ca peut prendre deux ans cette histoire mais ça peut être cool !

La sérigraphie t’a aussi attirée ?

Boucherie Moderne j’ai fait un peu de sérigraphie et dernièrement j’ai fait un coffret avec 12 sérigraphies, pour le disque de Warum Joe qu’ils ont enregistré spécialement pour ça à Liège, avec quatre titres inédits, ça faisait quinze ans qu’ils n’avaient pas enregistré, donc c’est top – beau coffret. On va faire des sérigraphies aussi avec les collaborations avec Köfi avec Noir Méduse qui me sort aussi des prints. On a une série qui va sortir…. Je suis sur tous les fronts en ce moment !

Tu fais partie des tatoueurs(euses) ayant peint une guitare Fender pour le Mondial du Tatouage 2016, comment s’est déroulée cette expérience ?

Fender© m’a envoyé le corps en bois et le problème c’est que sur la guitare tu ne peux pas utiliser d’encre, alors que moi je bosse depuis toujours au Rotring© et à l’encre ! Alors le défi, en gros c’était : « faire mon plus beau dessin sur une Fender, mais pas du tout avec ce que j’ai l’habitude de faire ». Je ne savais pas quoi faire et puis j’ai trouvé les Posca© les plus fins possibles et je l’ai fait. Mais ce n’était pas gagné, moi qui suis toujours crado’ ! L’encre ça sèche en deux secondes, mais le Posca©, pas du tout. Donc, je devais faire super attention et sur le moment je n’étais pas bien à l’aise. Sur ce support, pas question de déchirer la page et recommencer ! Je joue de la guitare mais pas assez bien pour que ce soit utile, donc je la récupère et je vais l’offrir à mon mec. Je suis sûre qu’elle sera branchée sur scène dans deux semaines ! Quand il l’a vu en photo, il avait l’air content…

Léa Nahon travaille à L’Usine, à Liège
10b Rue Saint Léonard
4000 Liège

CONTACT : http://lusinetattoo.com // www.leanahon.com/


CHRONIQUE
“Carnet 1”, premier livre réunissant les croquis de Léa Nahon, nous invite à découvrir de nombreux personnages attachants.

Par Stefayako
A première vue, ce carnet est déjà un bel objet. D’une sobriété élégante, de belle facture, de ceux qu’on a envie de prendre en main, de toucher et de caresser. J’ai tout de suite aimé cette simplicité, le bon goût selon moi. Une couverture noire, du relief, pas de fioritures inutiles, ce carnet est bien représentatif de son auteur, l’artiste tatoueuse Léa Nahon. Muette, elle laisse la parole en préambule à l’éditeur, qui nous projette dans son univers et en conserve tout le mystère. Léa ne dit rien, n’écrit rien, elle nous livre ses croquis bruts, sans titre ou explications de texte. On découvre alors cette galerie de personnages. Est-ce que ce sont ses amis ? Sa famille ? Est-ce qu’ils se connaissent ? On aimerait les rencontrer nous aussi ces gueules figées par la douleur ou le désir. Le trait précis et spontané retranscrit une incroyable palette d’émotions. On voit de l’amour, de la détresse, de l’ivresse, du sexe, de la rêverie, de l’angoisse, de l’humour, et de la folie !

Carnet N°1 de Léa Nahon
Carnet de dessins de 64 pages, format 15 x 20 cm // 25,00 €
Editions Noire Méduse

Disponible aussi chez YOSO, Paris (19e) Salon de Tatouage

carnet n1, lea nahon, noir méduse, livre, tatoueur, tatoueuse, l'usine

Share on FacebookTweet about this on TwitterGoogle+Pin on Pinterest