Julien Croyal, une histoire du tatouage au XXème siècle

Histoire du tatouage du XXème siècle

Julien Croyal, graphiste et illustrateur parisien, réalise une animation en collaboration avec Chifumi. Rassemblant des images de la vie du tatouage à travers différentes époques et pays, Julien livre une version de l’histoire des plus passionnantes.

Le site de Julien Croyal   Tumblr

Comment est né ce projet et pour quelle raison ?
Le projet est né de la volonté de collaborer avec un ami : Chifumi. Nous étions tous deux étudiants à Mulhouse, il s’est vite affirmé avec son énergie et sa pratique du collage assimilée au street art. Ses motifs privilégiés sont de grands bras parcourus de tatouages, souvent une répétition du même mot avec différentes polices de caractère, le tout servant un propos équivoque autour de la violence, de la vie urbaine et de ses codes. J’ai eu l’idée de raconter une histoire en utilisant la surface d’un de ces bras collés en y faisant traverser des tatouages. J’ai commencé à travailler sur le projet en 2010 à l’issue de mes études en graphisme. Nous avons projeté ensuite une vidéo à l’occasion d’une exposition collective en été 2012 en Bretagne éditée ensuite pour le web. Nous aimerions la montrer à nouveau dans d’autres endroits.

Quelles sources bibliographiques ont été utiles pour te documenter sur les motifs aussi divers : russe, français etc… ?
En démarrant ce projet je n’étais pas du tout familier avec l’univers du tatouage mais j’avais envie d’en savoir plus, d’aller plus loin que le côté un peu gratuit voire kitch de cette pratique. Je voulais éviter de m’y aventurer à l’aveugle par simple effet de mode. Le côté crypté, le fait qu’on utilise la peau pour faire passer un message ou comme un espace dévolu à la mémoire avec des codes particuliers m’intéressait. Les trois tomes de Russian Criminal tattoo étaient sortis chez Fuel et l’univers graphique de quelqu’un comme Dave Decat suggérait qu’il se jouait là quelque chose qui allait au-delà de la simple coquetterie. Une époque où être tatoué était le signe d’une condamnation. Une image de mal-né ou d’être qui a mal tourné sans possibilité de rédemption. Je me suis documenté sur Internet, j’ai vu « The Mark of Cain » d’Alix Lambert, les dessins de Danzig Baldaev (sa série sur le Goulag) et je me suis depuis procuré d’autres livres comme « Les Vrais, les Durs, les Tatoués » de Jérôme Pierrat et Eric Guillon et « A fleur de peau, médecins, tatouages et tatoués » aux éditions Allia, surtout pour en savoir plus sur les Français, les Apaches et Biribi.

Julien Croyal@tous droits réservés

Comment as-tu organisé la temporalité de ces différents styles de tatouage ?
L’animation commence à une époque située entre la fin du XIXe et la veille de la première guerre mondiale en France. Comme je voulais évidemment montrer les tatouages russes qu’on connaît particulièrement dans l’époque de gouvernance de l’URSS par Staline, j’ai pensé doubler la progression temporelle d’une progression géographique. On traverse donc l’Allemagne durant la première guerre mondiale pour rejoindre la Russie (j’ai dû faire preuve d’invention pour l’Allemagne qui est maigre en documentation à ce sujet, où cela devait être plus tabou qu’ailleurs). Les tatouages japonais ne m’intéressent pas tellement, peut-être trop bavards, massifs et je préfère les films de cowboys à ceux de samouraïs, mais je passe par le Japon pour aller aux USA, en dessinant des tatouages marins à cette occasion. Les peintures des bombardiers de la seconde guerre mondiale auraient fait de bons tatouages. Ainsi, la fin de mon récit est concomitant aux derniers bombardements au Japon. L’histoire n’aurait pas pu continuer au-delà, elle marque l’arrêt d’une période de tragédies pour le monde occidental et entame une période de paix relative au cours de laquelle le statut du tatouage change progressivement.

Es-tu toi-même tatoué ?
Pas encore, j’attends que Chifumi rentre du Cambodge pour qu’il me fasse mon premier à prix d’ami… C’est sa machine qu’on entend dans l’animation. J’ai quelques idées, plutôt une succession de petits trucs, je crois que j’aurai du mal à déléguer la création du dessin à quelqu’un d’autre que moi.

De tous les styles présentés dans ton animation, quel est celui que tu préfères ?
Les Russes sont ceux qui expriment le plus de fantaisie dans le désespoir, c’est une des choses qui marque le plus. Cela et le caractère explicite de beaucoup de leurs tatouages, j’ai  peu fais l’impasse dessus dans mon animation. Viennent ensuite les Français avec un usage de la langue assez beau, sans chichis et les portraits de femmes et de généraux dont j’apprécie les maladresses. Enfin j’aime beaucoup certains tatouages des USA qui rappellent la fraîcheur des tous premiers dessins animés américains.

Justement, vu l’histoire du tatouage présentée dans ton animation, que penses-tu de son évolution actuelle ?
Je n’ai pas tellement d’estime pour la technique et le savoir-faire, par exemple un portrait hyper-réaliste avec une gestion des couleurs digne de l’imprimante la plus sophistiquée ne m’intéresse pas vraiment. Je préfère les petites histoires. Pour en revenir aux maladresses des tatouages des bat’ d’Af par exemple, piqués dans les pires conditions possibles, avec des aiguilles, de la salive et de la suie… La maladresse du trait raconte déjà une histoire. Quand Fuzi UVTPK fait réagir sur Internet en tatouant Scarlett Johansson avec un motif de son cru et son style volontairement simple et désinvolte j’aime bien aussi, ou quand le dessinateur David Shrigley s’improvise tatoueur avec son pinceau sur la peau des visiteurs d’un salon d’art avec ses blagues potaches j’aime aussi (c’est encore mieux quand le visiteur en question se fait vraiment tatouer le dessin réalisé alors que Shrigley lui-même n’y est pas tellement favorable).
Je ne peux pas livrer un véritable avis sur l’évolution du tatouage mais je pense que la France, avec toute sa culture graphique est forcément un terreau fertile à l’éclosion de talents dans ce domaine. Comme je préfère les motifs un peu sobres avec une dimension historique je peux citer Jean-Luc Navette ou Thomas Hooper parmi les styles que j’aime, mais c’est en oublier beaucoup d’autres.

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