Jota Esteban : Tatoueur-né

Jota Esteban, portrait by Melchior Tersen


Un trait épais et efficace, Jota Esteban ne fait pas de chichi! Depuis 15 ans, ce Barcelonais de 40 ans joue du gros calibre et s’impose comme un incontournable du tatouage traditionnel en Espagne. Comme il aime à penser, Jota Esteban est né tatoueur. Fasciné depuis petit, par les bras bleuis des mauvais garçons de son quartier, il n’aura qu’un objectif : faire du dermographe son allié.

Déjà 20 ans que tu tatoues, quel est ton souvenir de tes débuts ?

Je ne m’en rappelle plus! Le quartier d’où je viens à Barcelone est très populaire, un peu comme Pigalle. Il y avait beaucoup de monde tatoué. J’ai fait mon premier tatouage en 1988, dès 15 ans. C’était un dragon qui est aujourd’hui recouvert. Il y a 30 ans, on avait le choix entre une rose et une tête de mort. Il n’y avait pas beaucoup de styles différents.

Quand as-tu commencé à tatouer?

Directement après mon service militaire, qui était obligatoire à l’époque. J’avais 20 ans. Je suis allé en Angleterre pour acheter une machine chez Micky Sharp. C’était un réel investissement et un effort pour en trouver. A ce moment là, il devait y avoir deux tatoueurs à Barcelone et si tu allais poser des questions, tu te faisais envoyer bouler! Du coup, j’ai commencé tout seul.

Tu dessinais déjà avant de commencer à tatouer?

Oui, bien sûr! J’ai fait l’école des Beaux Arts où j’ai appris à tout dessiner. Je voulais déjà faire du tatouage avant de commencer mes études.

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Pourquoi as-tu voulu te faire tatouer la première fois?

J’aime le tatouage tout simplement. Je suis né dans un quartier où le tatouage était un truc de mauvais garçons. Ça, c’est un classique (il me montre les trois points tatoués sur sa main) : « ¡Abajo la policia!» (l’équivalent de notre « Mort aux Vaches », ndlr).

Si tu as seulement un point, c’est que tu fumes des joints. Si tu en as trois, c’est «A mort la police!». Cinq points signifient que tu as fait de la prison : le point du centre te représente entouré de quatre murs, symbolisés par les quatre points autour. Mais je n’ai que trois points car je n’ai pas fait de prison. C’est comme la larme sous l’œil qui signifie que tu as tué quelqu’un. Normalement, tu ne peux pas le faire si tu n’as jamais commis de crime.

Depuis combien de temps es-tu spécialisé dans le old school?

Environ 15 ans… Je pense que j’ai été un des premiers en Espagne. Au départ, le old school n’était pas très apprécié. Les gens préféraient faire du japonais ou du néo-traditionnel. Ce sont des styles plus illustratifs, alors que le traditionnel va droit au but. Il n’y a pas de fioritures. Maintenant, c’est la mode et les gens adorent mais, avant ils pensaient que tu ne savais pas dessiner!

« copier les flashs ne fait pas de toi un tatoueur de trad’, mais un photocopieur »

Le traditionnel t’oblige à aller à l’essentiel rapidement. Quelle pratique ce style t’a demandée pour arriver à un trait aussi simplifié?

Pour être un vrai tatoueur traditionnel, il faut avant tout comprendre comment ce genre fonctionne. Ça ne vient qu’avec des années de travail. Quand j’ai commencé, je faisais de tout afin d’assimiler la technique. Puis j’ai dû beaucoup voyagé, notamment aux États-Unis, et rencontré des tatoueurs.
Il faut aussi avoir de l’imagination pour retranscrire tes idées avec ce trait. Tu peux tout dessiner de façon traditionnelle, même un ©iPhone! A l’époque on n’avait pas le choix, puisque l’iconographie était beaucoup moins accessible. C’est pourquoi, prendre un bouquin et copier les flashs ne fait pas de toi un tatoueur de trad’, mais un photocopieur.

Les parcours des tatoueurs de ta génération et ceux d’aujourd’hui sont vraiment très différents…

Oui, vraiment! Je pense toujours être jeune, mais en tant que tatoueur je suis vieux. Quand j’ai commencé, il y avait seulement un magazine anglais en noir et blanc qui paraissait tous les mois. Je le lisais de fond en comble! Puis, je trépignais d’impatience en attendant la sortie du prochain numéro. C’était comme la Bible!

C’est une époque plus romantique qu’aujourd’hui où tout est plus commercial. Il fallait voyager pour apprendre et évoluer. Aujourd’hui avec internet, presque n’importe qui peut se prétendre tatoueur. C’est dégueulasse! (rires)

Tu es nostalgique de cette époque?

Oui, un peu et c’est normal. Mais, ce n’est pas vraiment le cas de mes premières années de tattoo car je faisais de la merde! C’est seulement au bout de 4 ans que j’ai découvert le magnum. Quand on m’a dit que c’était pour faire les ombrages, j’ai trouvé ça incroyable!

Qu’est-ce que tu aimes dans le fait d’être tatoué?

Pour moi, c’est un besoin de me faire tatouer. Tu sais quand tu te regardes dans la glace et que tu te dis: «Ha! Il y a du blanc ici, il faut le couvrir!», c’est comme une maladie! (rires). J’ai encore les genoux et l’intérieur des cuisses libre. Ensuite, j’ai surtout des flashs et des grosses pièces sur le dos et les côtes. Par contre, j’ai un problème car je déteste la douleur! Je suis une chochotte! ¡Joder! («Putain!» ndlr) (rires)

Tes tatouages sur le visage, ne sont pas si vieux je crois?

Non, j’ai le visage recouvert depuis maximum deux ans. Je l’ai fait petit à petit parce que c’est un peu agressif d’avoir tout le visage tatoué. Comme ce jeune, que j’ai tatoué sur la joue récemment. Il n’avait pas tant que ça de tattoos, pourquoi il marque déjà son visage? Tu commences à te tatouer le visage, parce qu’il n’y a plus de place ailleurs, non?

Aujourd’hui beaucoup de jeunes se tatouent le cou, les avants-bras, les mains… Comme si le plus important était de les montrer. Pourtant, une fois à poil, c’est un peu moche! (rires). Personnellement, ça me dépasse un peu… Il faut dire que le tatouage n’est pas encore bien accepté par «la masse». Alors je leur dis, «Bonne chance pour trouver du boulot!».

« Plus jamais je ne ferai un truc comme ça »

Tu as participé à Madrid Ink en 2013, c’était comment? 

Mmm, oui… C’est un reality show produit par Discovery Channel. C’est de la télé, ce qui n’a rien à voir avec la réalité de la vie d’un tatoueur. De plus, c’était horrible! Plus jamais je ne ferai un truc comme ça. Ils me payaient 700€ par mois et tous les tatouages étaient gratuits. Les gens à tatouer étaient sélectionnés sur casting.

La production cherchait des profils tapageurs : une fille un peu pute, un mec excentrique… Le deuxième jour, je me suis dit : «mais qu’est-ce que je fous là!!». Du coup je suis allé voir le responsable pour lui dire que je souhaitais arrêter. Mais, il m’a répondu : «Dans ce cas, il faut payer le double que nous te payons»… Hein? Je n’avais pas vraiment lu le contrat et je l’ai signé un peu à l’arrache! (rires). Après ça, j’ai rasé ma barbe, coupé mes cheveux et changé de lunettes! Je ne voulais pas être reconnu dans la rue.

As-tu des projets et d’autres guests, en France à venir?

J’espère revenir sur Paris et refaire des conventions. J’avais arrêté pour réfléchir et faire évoluer mon travail. On fait beaucoup trop la fête dans les conventions et ce n’est pas sérieux! (rires). Le pire pour un tatoueur c’est de se laisser aller à l’alcool et à la drogue… Car dans notre milieu, il y a énormément de tentations.

Tu peux monter très vite et pour autant dégringoler d’un coup. Il y a beaucoup de monde qui attend derrière toi et si tu t’endors, un autre tatoueur prendra ta place! C’est une véritable compétition. L’important c’est de pouvoir rebondir. C’est pourquoi je crois que pour ne pas perdre son niveau, il faut travailler tout le temps et avoir de l’ambition. Sans discipline, tu es fini.

 


Jota Esteban Instagram @jotaestebantattoo
Barcelona Electric Tattoo – Espagne
Titanium Shop – Lausanne Suisse

Jota Esteban, portrait by Melchior Tersen, tattooer, old school, barcelona

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