Joey Ortega : L’Oiseau Noir

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Interview et photos par Chloé Tabur

Joey Ortega est venu du Texas pour participer à cette troisième édition du Mondial du Tatouage. Guest régulier du Mystery Tattoo Club à Paris, il développe depuis 10 ans un style illustratif unique inspiré d’Art Nouveau. Ses tatouages mettent en scène une faune romantique et imaginaire au sein d’un univers baroque.

Tu as découvert le tatouage assez jeune. Peux-tu nous raconter tes débuts?

A 18 ans, on m’a commandé une fresque commissionnée pour un salon de piercing. Au bout d’un moment, à force de traîner là-bas, ils m’ont proposé de m’apprendre à piercer. J’ai donc commencé un apprentissage assez intensif et quelques mois plus tard, je travaillais seul. Cependant, le propriétaire et sa femme ont divorcé et l’ambiance n’était plus au top. Je suis donc parti pour travailler dans le premier shop que j’ai pu trouver. Ce n’était pas terrible, mais c’était un début. Mon nouveau patron a remarqué que je dessinais et s’est demandé pourquoi je ne tatouais pas. C’est comme ça que j’ai commencé!

You discovered tattoo quite early. Can you tell me more about it?

At 18, I was comissioned for a mural in a piercing parlor. After a while, getting to know me more, the piercer asked me if I’d like to learn how to pierce. So, I started an apprenticeship pretty intensive with her and several months later I was able to work by myself. But at one point, the owner and his wife were getting a divorce so, I left and got a job at the first place I could find. It was old and not very good but it was a start. The owner noticed I drew so, he asked me why I was piercing and not tattooing. That’s how I started!

joey ortega JOEY ORTEGA

Quel a été ta première expérience de shop?

Il y avait deux autres tatoueurs dans ce shop, qui n’étaient pas non plus très expérimentés. Ils n’avaient jamais eu de réel apprentissage donc nous apprenions plus ou moins tous ensemble à des niveaux variés. Après trois mois, ils m’ont proposé de m’entraîner sur des potes. Ce fut une catastrophe! (rires) Certains amis ont la progression de mon travail inscrite sur leur peau : une sorte de frise temporelle de mon travail! Les débuts ont été difficiles. Tatouer n’est pas simple. Il y a tellement de choses à intégrer. Comme les domaines artistiques et techniques : il faut d’abord apprendre à dessiner un bon tattoo et ensuite à tatouer un bon tattoo!

How were the beginning?

The two tattooers in this shop, were not very experienced either. So all of us we were kind of learning together but at different levels. After two or three months, they asked me to bring in some friends to tattoo them. And it was terrible! (laughs) Some friends have the evolution of my work on them, a sort of time line!
It was tough at first. I mean tattooing it’s not something easy. So much is involved! Like the artistic and the technical sides of it. You have to learn how to draw a good tattoo but, then you have to actually learn how to make a good tattoo.

crédit : ©Chloé Tabur

Du coup, tu as continué à apprendre par toi-même?

Au bout d’un an, nous avons tous quitté ce shop pour nous installer en ville. Mais c’était un peu calme au départ, alors avec les autres nous avons beaucoup peint et dessiné pour continuer à évoluer. Un de nos guests, me donnait toujours des conseils quand il venait. Il m’a aidé à aller dans la bonne direction et m’a transmis les fondements du tatouage traditionnel. D’ailleurs, c’est un peu éloigné de ce que je fais maintenant mais, ce sont des bases qui m’ont permis de développer un style plus illustratif.

Then, did you find a master for a proper apprenticeship or you finally learned by yourself?

After a year, we all left this shop for another one in a good location in the city but it wasn’t very busy at first. So, the other guys and I were painting, drawing as often as we could. Trying to grow on our own. One of our guest was giving me critics everytime he came. He helped me up point in a good direction and started my foundations : mostly traditional tattooing. It was the basics to get to the illustrative style I developped later.

 » Je me suis inspiré des Kapalas tibétains qui sont des crânes humains sculptés et ornés de pierres ou de métaux précieux »

Tu disais avoir peint une fresque dans ton premier shop. Tu dessinais et peignais avant de tatouer?

Toute ma vie! J’ai toujours fait quelque chose de créatif. Aujourd’hui encore, j’aime expérimenter et peindre sur une toile ou du papier. Avec ma femme, nous avons aussi une ligne de bijoux « Oiseau Noir ». Je fais principalement des crânes d’animaux ornementés dans un style baroque. Je me suis inspiré des Kapalas tibétains qui sont des crânes humains sculptés et ornés de pierres ou de métaux précieux. C’est une façon pour moi de m’exprimer sans contraintes.

You said you were doing a mural in your first tattoo shop. So, it means that you were drawing and painting before?

My whole life! I’ve always been doing any kind of creative art. Even now, I like to do a lot of different things such as painting on canvas or paper. With my wife, we also have a jewelery line « Oiseau Noir » in which I make ornemented animal skulls, inspired from tibetan Kapala. Kapalas are scarved human skulls with ornements like silver and precious stones… My version with animal skulls has a more baroque style. To me it’s a way to be in my own head, doing my own things.

croquis, tattoos, Joey Ortega     croquis, tattoos, Joey Ortega

En regardant tes tatouages on sent quelques influences d’Art Nouveau, qu’en penses-tu?

Récemment, j’ai étudié beaucoup de maîtres de la peinture comme William Bouguereau ou Luis Ricardo Falero. Mais, l’Art Nouveau et son esthétique intemporelle est ma première référence. Le travail d’Alfons Mucha particulièrement. C’est très doux et presque réaliste mais, toujours avec un trait graphique.

In your tattoos, it seems you have some kind of Art Nouveau influences?

Recently I’ve been studying a lot of master painters, like William Bouguereau or Luis Ricardo Falero. But Art Nouveau is one of my primary reference which’s esthetic is timeless. When you see Alfons Mucha’s work, it’s very soft and almost realistic but still graphic. Everything has an outline that would hold up over time as a tattoo. Certainly, it looks very timeless…

En tatouage, la notion d’intemporalité a son importance. Quand on veut faire un bon tatouage, le design aussi ne doit pas vieillir?

Développer un style plus illustratif m’a permis de créer des motifs qui traverseront, je pense, bien les années. Beaucoup de gens me disent que grâce au mouvement, mon travail s’adapte bien au corps. C’est une de mes influences majeures liée à l’Art Nouveau : mettre du mouvement et de la souplesse dans une pièce.

Being timeless seems very important to make a good tattoos? Not only the technique but the design too, makes it aging well?

Yes. Having a more illustrative style has allowed me to make a design who’ll look really good over time. I try to draw in a realistic way but with a graphic touch. Many people told me there is a lot of mouvement in my work, that feets the body very well. This is the big influences about Art Nouveau, it is how much mouvement there is in a piece or how something flows.

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Justement, comment as-tu appris à travailler avec le corps pour construire un tatouage?

Ces dernières années, je me suis fait tatouer par Filip Leu. Il m’a beaucoup appris. Toute la famille est gentille et très ouverte. Filip donne volontiers des conseils et n’hésite pas à donner une honnête opinion de ton travail, si tu lui demandes. Avant de le rencontrer, je commençais déjà à calquer mon approche à celle que j’ai lorsque je réalise des grandes pièces. Je prends d’abord des photos du corps de mon client sous différents angles : le devant, le côté et le dos… Puis, je commence mes croquis.
A noter que quand tu fais quelque chose de très grand, il vaut mieux le dessiner en petit dans un premier temps. Un dessin qui est esthétique petit sera encore mieux une fois agrandi à la bonne taille. Ensuite, j’y ajoute les détails. Avant, je dessinais tout de suite à taille réelle et je saturais de détails les vides. Mais maintenant, j’imprime les photos en A4 et je travaille à partir de cette base. De cette façon, le dessin s’articule harmonieusement avec les formes du corps. Si c’est une méthode inspirée de Filip Leu, beaucoup d’autres tatoueurs travaillent aussi comme cela.

How did you learn to work with the body to build a tattoo?

In recent years, I’ve been getting tattooed by Filip Leu. He’s tought me a lot. The family itself is really open and nice. Filip is really happy to critic you if you ask for it and he will always give you a honest opinion about your work. Before I met him, I was already starting to base my approach to large tattooing. I take nude photos of my clients body in few different angles : the front, the full side, the back… Then I draw my sketches. When you do something really big, it’s better to first draw it small. If it looks good small, it would look even better once you blow it up to the right size and you add the details.
I used to draw full size and put too many details, trying to fill the space. Now, I print the picture on a A4 and I do all my sketches on top of that photograf. That way, I can make my design flows nicely with the body shapes. It’s a method totally based on Filip Leu’s approach, that a lot of tattooers who do large scale tattoos, use also.

Est-ce que le fait d’avoir été tatoué par Filip Leu a eu un impact sur ton travail?

Certainement! C’est comme aller à l’université du tatouage! Titine et lui, nous ont encouragés, ma femme et moi, à peindre plus et étudier les maîtres de la peintures classiques, afin d’évoluer. Tout comme les rencontres avec d’autres tatoueurs ont influencé mon travail et ma vie. Travailler chez Mystery Tattoo Club à Paris en fait partie. C’est un shop tellement polyvalent! (Easy) Sacha peut presque tout tatouer.
Il maîtrise autant la partie technique que artistique. C’est impressionnant de voir de quoi il est capable! Toute l’équipe est super! Just qui travaille un style plus traditionnel, plus épuré ou Yom, qui comme moi, est influencé par l’Art Nouveau mais reste plus orienté vers le style japonais. Et Karl Marc (qui a récemment ouvert son propre studio) est le tatoueur le plus gentil que je n’ai jamais rencontré! Il a également un sens de la composition très intéressant. Je lui ai piqué pas mal d’astuces et c’est un excellent constructeur de machines.

Is being tattooed by Filip Leu had an impact on your work and your life?

Certainly! It’s like getting a tattoo education or going to a college for tattooers. It changed a lot of my vision of tattooing. He and Titine have encourage my wife and I to start painting more, studing older masters and painters. It’s a way to keep on evolving.
But meeting and working with other great tattooers has influenced my work and my life too. Like Mystery Tattoo Club in Paris, it’s such a versatile tattoo shop. Sacha, can tattoo almost every style. He has the technical as well as the artistic ability. It’s amazing to see what he is capable of! All the rest of the team is great too : Just who has a more traditional american style, really simple, bold tattooing or Yom, who is influenced by Art Nouveau also, but focus a lot more into japanese tattooing. And, Karl Marc (who just opened his own shop) is the nicest tattooer I’ve ever met in my life! He has a really interesting composition and flow. I’ve taking tips from him and he’s a good machine builder.

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Est-ce que le voyage fait partie de ton processus de créativité?

Oui, mon style évolue toujours, influencé par ce qui m’entoure, les villes que je visite et les gens que je rencontre. Venir en Europe a complètement changé ma façon de tatouer. Dans le tatouage traditionnel américain, il y a des règles précises : comment dessiner les choses par exemple. Ici, j’ai commencé à être exposé à des tatoueurs avec une approche plus avant-gardiste. Le tatouage abstrait qui s’est développé en France est construit d’une façon à laquelle je n’aurais jamais pensé, comme casser les lignes du corps asymétriquement. De plus en Europe, il est impossible de se balader sans être inspiré par quelque chose ! Un détail d’architecture, une oeuvre dans un musée… J’ai pu y admirer beaucoup de choses que je ne connaissais qu’à travers les livres.

Is travelling a part of your process of creativity?

Yes, my style is always evolving, being influenced by what’s around me, what places I went to and who I’ve met. Coming to Europe, changed the whole way I tattooed. In american traditional tattooing, there are rules about how things has to be drawn, has to look. Here, I started to be exposed to tattooers with an « avant garde » approach. The abstract tattoos that you see in France are built in a way I would never thought about : breaking lines of the body, asymetrically. I was just not used to see such compositions.
Also, it’s impossible to walk around in Europe and not be inspired by something : a curving on a building, a piece of architecture or an amazing piece of art in a museum. I saw a lot of things that I’ve just seen in books. So it defenitely made a huge schift in my tattooing.

croquis, tattoos, Joey Ortega     croquis, tattoos, Joey Ortega

Pour quelle raison es-tu venu en Europe?

J’ai rencontré Léa Nahon aux Etats-Unis et elle m’a invité à participer au Art Fest de Paris en 2007. Ce fut mon premier voyage. Depuis, j’ai été dans une dizaine de pays et pas mal de villes différentes. A chaque fois que je pars, j’essaie de découvrir un nouvel endroit. Quand je regarde mes tatouages, on peut y voir où j’étais et par quoi j’ai été inspiré sur le moment. C’est la même chose pour beaucoup de tatoueurs. Cela devient bien plus qu’un boulot, c’est un style de vie.

Why did you come to Europe?

I met Lea (Nahon) in United States and she invited me to come at the Art Fest Paris in 2007. It was my first trip. Now, I’ve been to 9 or 10 countries and a bunch of different cities. Everytime I travel, I try to see a different place. When I look at my tattoooing, I can definetely see where I was and what I was inspired by at the moment. I feel tattooers do that a lot. It’s a life style, not just a job.

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Tatouer, est finalement la meilleure façon d’étancher sa soif de créativité…

Oui c’est sûr… Quand l’inspiration est bloquée, qu’on ne sait plus quoi peindre ou dessiner, c’est bon d’avoir la possibilité d’utiliser les idées de ses clients. Ca peut aider à sortir du brouillard dans lequel on se perd parfois.
J’adore tatouer pour beaucoup de différentes raisons. Cela me permet de voyager, d’être créatif, de vivre : moi et ma famille. Mais c’est aussi un lien social voire intime. Une fois « un dos » terminé, une véritable relation s’est construite avec la personne que j’ai tatouée. A travers le tatouage, j’ai rencontré beaucoup de gens avec qui je n’aurais jamais pensé être ami. Toucher les gens, les rendre heureux avec un tattoo, c’est une véritable satisfaction. C’est le métier parfait! C’est aussi une lutte au quotidien mais une lutte positive.

Isn’t tattooing the best job to dry your creativity’s thirst?

Well, that’s for sure… Sometimes, you have your blocks, you don’t know what to draw or to paint.
So, being able to use your client’s idea to create something, can help you get out of that little fog you’re in. 
I really like tattooing for a lot of different reasons. It’s allowed me to travel, to be creative, to support myself and my family and it’s a social, even intimate thing. When you get a piece done, espacially large ones, you built a real relationship with the client. By the time I’m done with a back piece, I know the person really well. It’s great.
Through tattooing, I met a lot of people I’d have never thought I’ll be friend with. Touching people, making them happy with a tattoo, that’s really fulfilling to me. It’s a really perfect occupation! It’s also a constant struggle but it’s a good struggle.

 

Joey Ortega en Guests : Nantes – du 14 au 19 mars // Genève – du 20 au 27 mars//Bruxelles – du 2 au 4 avril // Paris – du 6 au 9 avril

Triple Crown Tattoo
1157 Chicon Street
Austin Texas – USA

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