Jody Boucard, l’affranchie tatoueuse

Texte : Olivia Hessels / Photographie : Arsène Marquis / Visuels : Jody Boucard

Jody Boucard, anciennement Mamie Bousille, est une artiste résolument politique pour qui le tatouage s’est imposé comme une évidence. Affranchie, lorsqu’on lui demande de décrire son style, elle répond : « No school ? Ni dieu, ni maître, ni mari, ni patron ? ». Elle cultive ainsi un tatouage à la fois engagé, mais aussi drôle, poétique et conceptuel. Entre recherche esthétique et quête de sens, Jody s’accomplit tant dans la remise en question que dans l’affirmation. On peut (et on doit !) la rencontrer à Lyon, au Studio Pick Tattoo / Noir Boréal.

Tu es très engagée personnellement, en quoi le tatouage est-il un support pour cet engagement ?

J’aime dire que je fais des «empowering ornaments » (des ornement d’empouvoirement en français) et que je vais créer quelque chose qui va donner de la force à la personne qui le porte.

Le corps est politique, et particulièrement celui des femmes et des minorités opprimées. Nous sommes dans une société qui exploite, contraint et légitime la violence sur nos corps. Elle tire profit de la détestation de soi et veut éradiquer les corps dissidents en imposant des normes de corps, de couleur et de genre. S’approprier son corps est donc déjà un acte militant en soi.

Le tatouage peut-être une manière de contribuer à cette ré-appropriation. Il est armure, étendard à convictions, marqueur de son propre territoire, message de paix avec soi même, déclaration de guerre à l’oppresseur, rituel de passage, talisman sacré. Pour moi le tatouage est un activisme individuel, tant quand je me fais tatouer que quand je tatoue. Il permet de passer du corps subi au corps choisi et c’est en ça qu’il est toujours merveilleux.

Jody Boucard mains coeur

Que préfères-tu dans ton métier ?

Je crois que ce que j’aime le plus c’est le fait d’accéder aux émotions des gens et de créer avec eux. Je me sens hyper privilégiée d’être choisie pour effectuer l’acte sacré. Le rapport humain est complètement fou.

J’ai toujours eu du mal à connecter avec mes semblables car ils ne sont en général pas confortables à parler de leurs émotions alors que moi je ne fais que ça. Là du coup on parle ma langue, celle de l’intime, de l’émotion. C’est pour ça que je n’aime pas trop travailler en open space et que je préfère être seule avec mes clients.es, c’est un peu comme partager un secret et le moment est précieux.

bleu ecchymose jody boucard

Comment t’es venue l’idée d’ecchymose, le nouveau style que tu développes ?

Le bleu ecchymose c’est un projet que j’ai depuis des années, avant de commencer à tatouer je savais que c’était là que je voulais arriver. C’était un peu mon life goal dans le tattoo (avec pour but de devenir officiellement la tatoueuse du lobby LGBT+ féministe, j’avoue tout). Bien entendu, il n’y a pas que moi qui fais du bleu et rouge. Mais ce traitement exact, avec ces contrastes de couleur et la dynamique du wip, je suis la seule à le faire et je suis fière de l’avoir développé. À un moment j’écrivais pas mal de prose, je voulais faire un roman surréaliste et la couleur « bleu ecchymose » revenait tout le temps, c’est la couleur que je colle à mes émotions contradictoires, à mes représentations du surréalisme et à ce que je ressens quand je lis Boris Vian.

Tes lettrages sont plein d’humour noir, d’où te viennent tes idées ?

C’est mon flot de pensées, je vis avec des problèmes de santé mentale depuis toujours et c’est le festival de la comorbidité, l’humour  a vraiment été un moyen pour moi d’apprivoiser et de maîtriser tant mon hyper sensibilité que mes idées noires et de faire quelque chose des mauvais jours. Vaut mieux en rire que se buter.

Jody Boucard bateau

Tu t’essaies également à la poésie sur ton compte Instagram News From The Void. En quoi cela nourrit ta pratique du tattoo ?

Oui, j’écris depuis toujours, c’est très personnel et j’ai rarement montré mes écrits publiquement. En fait, ma pratique de l’écriture et du tattoo prennent leur source au même endroit.

Faire des tattoos avec des banderoles, c’était une manière de montrer mes écrits, mais sans trop assumer. Il y a un minimalisme obligatoire dans l’écriture pour le tattoo qui constituait un travail plus facile pour moi : je sais bien trouver des punchlines mais pas trop broder autour.

Il y a trois ans, quand je découvre Rupi Kaur, ça me reconnecte à tout mon amour pour la poésie et j’ai enfin le courage de retravailler les dizaines de pages de notes qui traînent dans mon téléphone. Pour des raisons personnelles c’était une période vraiment horrible pour moi et j’avais besoin d’un exutoire.

En tattoo, le conceptuel est vraiment un de mes grands amours. C’est un peu comme ça qu’est né « Thirst »* : un mélange chaotique de tout ce que j’aime, baigné dans la douleur existentielle.

J’ai écrit un poème de façon à ce que chaque vers fonctionne de manière individuelle. J’ai tatoué chaque vers sur une personne différente et sur les photos que je prenais au fur et à mesure, on pouvait lire bout à bout l’intégralité du poème. Il a été publié dans son intégralité dans le premier numéro du super magazine Polysème qui rassemble des artistes queer.

Thirst fut comme une première étape. Une réflexion sur ce que ça peut vouloir dire de faire un matching tattoo à 28 personnes, parmi lesquelles certaines se connaissent, d’autres pas du tout. Au final, la seule chose qui rassemble vraiment ces gens, c’est d’avoir choisi de faire partie de ce projet là, et ça a une puissance, politique et spirituelle. C’est cette démarche là qui m’a inspiré la série de Talismans* sur laquelle je travaille depuis 2018.

Je continue à publier mes petits poèmes sur @newsfromthevoid et parfois des gens veulent se les faire piquer. J’aimerais bien proposer des choses un peu plus graphiques et conceptuelles d’après ces poèmes, un peu dans l’esprit de ce que fait Métamose dont je suis absolument fan, mais c’est une réflexion qui reste en arrière plan pour le moment.

*Thirst est une série de tatouages que Jody Boucard a réalisé sur 28 personnes qui ne se connaissent pas forcément. Comme elle l’explique, il s’agit d’un poème dont les vers sont rédigés de façon à avoir un sens même lorsqu’ils sont pris isolément. Jody a depuis entamé une seconde série appelée Talismans, composée de flashs tatoués à l’infini. Plusieurs personnes ne se connaissant peuvent alors porter une même pièce prônant l’acceptation de soi et la bienveillance.


Jody Boucard, Studio Pick Tattoo / Noir Boréal à Lyon

Instagram tattoo / Instagram poésie

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