Jean-Luc Navette, la mise à nu

« Que le ciel s’ouvre… » est le nouvel ouvrage de Jean-Luc Navette. Un recueil de croquis au crayon, le retour à la simplicité du geste, au plaisir de la création. Une introspection mélancolique, une vérité nue. De l’obscurité peut naître la clarté. Et si on laissait entrer un peu de lumière dans l’univers si sombre de Jean-Luc Navette ? Et si cette conversation intime avec ses fantômes était l’occasion de renouer avec des icônes inspirantes et engagées ?

Comment te sens-tu avec la sortie de ce nouveau livre ?

Je ne connais pas beaucoup de dessinateurs qui n’ont pas le syndrome de l’imposteur. Même en vieillissant cela reste. Faut dealer avec le manque de confiance en soi et ça fait plaisir quand on reçoit un petit cœur sur les réseaux sociaux, on se dit « ça va, je continue alors ».

Le dessin est une conversation solitaire, tu as peu de monde autour de toi, tu es seul devant ta feuille et tu ne sais pas trop si ça peut parler à quelqu’un d’autre à part toi. Un peu comme les musiciens, tu ne sais jamais si ta chanson est bonne, tu sais juste que tu avais besoin de la faire.

Jean-Luc Navette femme

Parle moi de ce nouveau livre.

Je ne m’y attendais pas. On a fait une expo à Montpellier avec Banzaï, je n’avais pas fait d’expo personnelle depuis quelques années. C’était une période d’errance, j’avais besoin de retrouver le goût du dessin.

Je me suis enfermé dans mon atelier pendant trois ans sans trop savoir où aller mais j’avais besoin de changer mon dessin et de prendre du plaisir à dessiner pour moi. Je me suis mis à remplir des carnets de croquis en me disant « on verra bien ce qu’il en sort » et cela m’a fait un bien fou de dessiner sans but, juste pour le plaisir, une conversation avec moi-même.

Je rends hommage à des personnalités que j’aime bien. C’est plutôt un carnet de journal intime. Je me suis rendu compte que c’est finalement le travail le plus personnel. J’ai changé de style donc je ne sais pas si c’est radical ou juste une étape. Ces carnets racontent beaucoup de choses et c’est peut-être le moment de livrer des choses plus intimes.

En quoi ce carnet est plus intime que tes précédents livres ?

Dans les bouquins d’avant, j’avais une approche de l’illustration en voulant raconter une histoire. Je me suis détaché de cela et j’ai voulu rendre hommage. Il y avait un abandon complet, je n’avais pas de ligne directrice et à l’arrivée il y a une histoire cohérente et j’ai gardé la narration.

Jean-Luc Navette

Quels sont les thèmes abordés et les personnages auxquels tu rends hommage ?

C’est une série de portraits de gens qui ont eu un fort impact sur moi, qui ont influencé mon graphisme, ou des gens qui ont eu de l’importance pour mes croyances. Rendre hommage à la période d’abolition de l’esclavage, à des gens comme Victor Hugo, Tolstoï, cela permet d’en dire plus sur le monde dans lequel on vit. J’ai peut-être des références désuètes et utopistes.

J’ai choisi des figures rebelles, des lanceurs d’alerte, qui ont eu un autre rôle que de faire des dessins. Est-ce que notre métier de dessinateur ne permet pas d’aller plus loin ? Certains ont beaucoup écrit sur le métier de dessinateur par exemple. Des gens comme John Heartfield qui a été une influence graphique avec ses photomontages et une influence politique comme anti-nazis. C’est aussi le rôle d’un artiste. On est arrivés à un moment où les poètes aussi vont avoir leur mot à dire. Si le punk m’a amené à faire des dessins comme cela, ce n’est pas pour rien.

« Ça fait partie du métier d’artiste de se casser la gueule parfois. »

Est-ce que les dessins peuvent changer les choses selon toi ?

Quand tu essaies de raconter une histoire, cela peut aider quelqu’un. Mais c’est aussi utopique de penser qu’une chanson puisse rendre les gens moins cons. C’est toujours prétentieux de se mettre dans cette voie-là mais c’est aussi un moyen pour moi de rendre hommage à ceux qui ont atteint cela avec leur vie.

Jean-Luc Navette sans visages

C’est aussi une façon de ne pas oublier leurs actions ?

À défaut de savoir ce que je voulais raconter, je me suis dit « et si je faisais des portraits ? ». Je vais entourer mon atelier de gens bienveillants et regarder ce qui m’a plu chez eux dans leur parcours artistique ou humaniste.

C’est un peu bizarre de croiser Elephant Man à côté de Victor Hugo. Mais si je n’avais pas vu Elephant Man à 10 ans, peut-être que je n’aurais pas découvert cette façon de réagir face au monde. Pour moi cela a été un mythe fondateur pour apprendre ce que c’est de ne pas être raciste, de ne pas rejeter les autres.

Il y a aussi des parties plus narratives avec des citations, des bouts de chansons et quelques textes pour illustrer les images.

Pourquoi ce titre « Que le ciel s’ouvre… » ?

C’est très lié à la période où je voulais rendre hommage à des figures disparues. C’est beaucoup de conversations avec des fantômes. C’est autant une ouverture à la discussion qu’une ouverture à quelque chose de lumineux. C’est aussi une référence à une chanson que j’aime.

Jean-Luc Navette

C’est le petit coin de ciel bleu après l’orage et la nuit noire ?

Le premier bouquin s’appelait « Dernier été du vieux monde » et le suivant s’appelait « Nocturnes » donc c’est peut-être pour que le prochain s’appelle « Grand soleil » ! Il y avait cette idée d’ouvrir l’espace. Dans « Nocturnes » j’avais abordé des sujets comme le changement d’étape et la mort. Ici c’est plus de l’ordre du détachement.

Et peut-être que le prochain bouquin sera en couleurs, et pourquoi pas ? Ce serait surprenant. C’est bien aussi d’être là où on ne t’attend pas.

Qu’as-tu changé dans ta façon de dessiner ?

J’ai changé de technique. Je suis passé au crayon. J’avais envie de revenir à un truc plus proche de la sensation du papier, un rapport plus doux. J’avais besoin de moins écorcher le papier et de me faire plaisir. Me surprendre. Et si je recommençais à zéro ?

J’ai eu besoin d’arrêter le tatouage car je n’arrivais pas à me renouveler. J’avais besoin d’être radical et d’arrêter complètement. J’ai peut-être une vision utopiste du métier de tatoueur mais c’est un truc sérieux. Cela m’a fait bizarre d’arrêter de dessiner pendant des mois et de me consacrer à la musique. C’est grâce à la musique que j’y suis revenu. J’ai fait des images pour le disque avec mon collègue de Goyokin, comme quand on faisait des concerts et des fanzines. C’est revenu naturellement.

C’était important aussi pour moi de montrer que ça fait partie du métier d’artiste de se casser la gueule parfois. C’est des étapes importantes à accepter. Il y a des moments où tu te fais plaisir mais aussi des grandes périodes de doutes. Encore une fois, les chanteurs montrent l’exemple. Les artistes que je préfère sont ceux qui ont réussi à prendre le temps de ne pas sortir d’album et de revenir avec quelque chose de différent comme Neil Young. Certains albums sont moins bons mais il s’en fout car il prend un pied monstre !


Jean-Luc Navette, Viva Dolor, Lyon

Dessins réalisés entre le 7 février 2018 et le 31 janvier 2020.

Banzaï éditions, format 13×20 cm, 216 pages

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