Indian ink : Street tattoo flashs de l’Inde

Texte et photographies : Stéphane Guillerme

Au moment où j’ai commencé à m’intéresser au tatouage et aux tattoo flashs en Inde, voici environ 12 ans, on rencontrait principalement les tatoueurs de rue lors des grosses fêtes religieuses, les melas, mais également parfois installés au sol dans de poussiéreuses et chaotiques villes.

Aujourd’hui il en va un peu de même bien que certaines melas commencent à proscrire ces artisans de l’encrage. Je l’ai observé par moi-même en 2013 lors du plus grand pèlerinage au monde, la Maha Kumbh mela, qui eut lieu à Allahabad. Environ 60 millions de pèlerins venus de toute l’Inde pour s’immerger quelques instants dans les eaux du Gange. 60 millions de pèlerins et pas un seul tatoueur de rue. Incroyable ! Les autorités de cet événement venaient d’interdire pour la première fois la pratique du tatouage dans cet espace.

Ces « street artists » migrent d’évènements en évènements, ou parfois rayonnent plus ou moins loin de chez eux, tout doit rentrer dans la valise : machines, batteries, encre, huiles, curcuma, chiffon et également tous leurs flashs. Pendant des années les motifs de ces flashs étaient d’un esthétisme très basique et de facture médiocre. C’était un ensemble de dessins approximatifs réalisés sur une simple feuille A4 blanche, feuille ensuite reproduite par dizaines, puis on plastifiait le tout. Partout en Inde, les flashs de rue étaient aussi simples et basiques que cela. Ils étaient vendus ou échangés principalement lors des melas.

Voici 12 ans je ne pensais pas que cette forme particulière d’art populaire était sur le point de disparaître.

L’histoire de ces flashs en Inde débuta au milieu du 20ème siècle, alors que l’Inde était encore possession britannique. A Mumbai (alors appelé Bombay), à une courte distance des docks, quelques Indiens tatouaient dans des sortes de cabanes posées dans la rue. Lors d’une rencontre avec le père du tatouage indien, le docteur Kohiyar aka Jangoo, il me rapporta : « C’est comme ça que le tatouage était réalisé en temps de guerre. Ils disposaient de petites feuilles comme celle-ci, les motifs proposés s’adressant surtout aux marins : ancres, navires, sirènes et filles nues …… on pouvait y voir aussi quelques dieux indiens …… Ces motifs étaient ceux que les soldats britanniques aimaient se faire tatouer par ici. Ils étaient les principaux clients du magasin de tatouage et les quelques tatoueurs étaient très occupés à cette époque. Mais les boutiques n’étaient pas alors de vrais salons de tatouage. En fait, il y avait 1 ou 2 de ces boutiques, et c’est après le départ des Britanniques que la pratique a fini sur le trottoir. »

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photo d’un vieux flash, du temps du Raj britannique. Tiré de la collection du docteur Kohiyar.

Après le départ des Anglais, certains de ces tatoueurs de rue de Mumbai se tournèrent vers la clientèle indienne qu’ils rencontrèrent en masse lors de la grande foire de Bandra (quartier assez huppé de Mumbai). Il fallut alors changer de catalogue … et de prix. Le docteur Kohiyar racontait l’histoire de ce tatoueur qui avait amassé une fortune à tatouer l’Anglais, puis avait ensuite du se rabattre sur la clientèle locale : « Ce tatoueur m’a dit que pendant la guerre, il avait gagné 4 lakhs (400.000) de roupies. Pas impossible, car les marins et les soldats… n’ayant rien d’autre à faire, se rendaient dans les boutiques de tatouage avec des bouteilles de bière et restaient assis tard dans la nuit à se faire tatouer. Même si 4 lakhs me semblait exagéré, même si ce n’était que 2 lakhs, cela représenterait aujourd’hui 20 crores (1 crore = 10 millions). Mais ces pauvres gens ne mettent jamais leur argent dans des banques et un jour, il y a eu une détonation sur les quais, un pétrolier polonais venait d’exploser et des secousses ont été ressenties dans toute la ville. La maison de cet homme était proche de ce quai et a été incendiée. Tout son argent a brûlé. Il m’a dit avoir perdu la tête, et je peux le croire. Maintenant il était réduit à faire des croix ou des Ganesh pour 2 à 5 roupies. »

Le nouveau catalogue proposait des motifs résolument plus emprunts de culture indienne, mais pas que : symboles et dieux hindoues, croix chrétiennes, quelques cœurs et dragons, et des noms et des prénoms (généralement du père et/ou des frères et/ou du mari sur l’avant-bras des filles et des femmes). Les motifs proposés changaient, tout comme la qualité de réalisation des dessins et des flashs. La réalisation des dessins du catalogue étaient généralement du même niveau que les capacités techniques des gars : plutôt médiocre. Ce que tu vois est ce que tu obtiendras. N’attends rien de mieux. Et cela a donné naissance à ce qui peut être considéré aujourd’hui comme un art populaire, un remarquable art naïf.

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Flash d’un tatoueur de rue – Jeypore – Orissa

Les flashs sont parfois le fruit du tatoueur lui-même (quelques dessins désordonnés croqués rapidement sur un bout de papier ou de carton), plus souvent le travail d’autres tatoueurs de rue qui s’y sont un peu spécialisés. Ils les « conceptualisent », les dessinent, les réalisent (duplication par simple photocopie, puis plastification) puis les vendent, généralement lors des melas. Puis certains de ces acheteurs parfois photocopient ces flashs plastifiés, puis les plastifient eux-mêmes, et ainsi de suite. Le résultat : des flashs parfois super pourris, mais que ces tatoueurs de rue pensent suffisamment bons pour leur clientèle de paysans de l’Inde profonde.

Mais les temps changent. Ordinateurs & internet. Depuis environ 8 ans j’ai été le témoin attentif de ces changements, la fin d’une ère. Pendant des décennies les tatoueurs de rue étalaient au sol, à leurs pieds, de basique flashs, comme sur ces photos … et vous pouviez vous attendre à obtenir ce pourquoi vous alliez payer : quelque chose de brut.

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Le vieux Ayodhya Prasad, octogénaire trimballe encore sa carcasse à plus de 500 kilomètres de chez lui. Il tatoue depuis plus de cinquante ans, avec la même machine et ses petits flashs qui rentrent dans sa petite boite en bois qui accueille également les piles de sa machine quinquagénaire.
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Les petits flashs ancestraux d’Ayodhya Prasad
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En 2010, lors de la Shiva ratri de Gokarna (Karnataka) ce tatoueur de rue a bien étalé tout son catalogue de flashs « old school ».
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Ram Raja mela d’Orchha (Madhya Pradesh)
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Tout doit rentrer dans la malette : la machine, les piles, les encres et huiles, le petit chiffon rose, et les nombreux flashs.

Puis, voici environ 8 ans, certains de ces tatoueurs de rue ont commencé à intégrer à leurs flashs « old school » certaines nouveautés : de beaux flashs en couleur montrant un ensemble de photos de tatoués, photos trouvées sur internet, du monde entier et parfois d’excellents tatoueurs … en tous cas bien plus spécialisés et bien mieux équipés que ces tatoueurs de rue. Dorénavant, ne t’attends pas à obtenir sous ton derme le motif de la photo couleur. La photo ci-dessous présente un tatoueur de rue lors de la Tirthgarh mela (région du Bastar – état du Chhattisgarh). Celui-ci est bien à mi-chemin du grand changement. A droite, uniquement des vieux flashs traditionnels. A gauche, uniquement des flashs nouvelle génération.

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Depuis 3 – 4 ans, de plus en plus de tatoueurs de rue ne proposent plus que des flashs couleur. Celui sur la photo ci-dessous a gardé quelques « old school » qu’il a posé le long du mur, et en tas. D’une manière évidente il ne les met pas en avant. Mais probablement qu’aujourd’hui, environ 4 ans plus tard, a-t-il sûrement mis ces vieux flashs à la poubelle, comme tant d’autres tatoueurs l’ont déjà fait.

Il aura fallu attendre mon dernier voyage pour chercher à en acheter, à les préserver. J’en ai très difficilement obtenu une vingtaine. Heureusement, lors des huit derniers voyages indiens, que j’ai consacré largement au tatouage, ai-je eu la bonne idée de prendre en photo de nombreux flashs, sauvant ainsi de la poubelle et de l’oubli une petite part de cette forme d’héritage culturel, forme très brute et particulière d’un art populaire assez unique.

Préserver un héritage, c’est bien. Le rendre accessible à ceux qui s’y intéressent, c’est mieux. Aussi ai-je réalisé un catalogue, Street tattoo flash de l’Inde, une compilation des meilleurs photos de flashs « old school ». On se balade au milieu d’un nombre important de dessins et motifs d’une ère révolue. Le livre contient un texte d’introduction d’une page, en français et en anglais. Il contient également une soixantaine de planches A4 noir & blanc comme celles que vous pourrez voir ci-dessous, ainsi qu’une demie-douzaine de planches couleurs.

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Quelques Krishna (et sa flute enchanteresse), quelques Hanuman portant la montagne himalayenne ou bien ouvrant sa poitrine pour montrer que le dieu Ram loge dans son coeur, Shiva accompagné de son trishul et de la rivière Ganga lui jaillissant du haut du crâne et quelques Aum et le 786 musulman.
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Shiva en position de lotus, Hanuman portant sa montagne, Krishna et Radha, une tête de lion représentant Narasimha, l’un des 10 avatars de Vishnou, un aigle, deux paons et trois Aum qui se baladent.
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Ces quatre là sont signés de l’artiste : Bhagu. On y propose des cœurs, des aum et des soleils stylisés, différents animaux et objets, et, plus étonnant, du tribal de type polynésien revu sauce massala.
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Motifs très anciens et très traditionnels du grand ouest de l’Inde. Cette photo a été prise lors d’une mela ayant eu lieu aux confins du Rajasthan, du Gujarat et du Madhya Pradesh. Beaucoup de motifs floraux sans signification ainsi que les 3 motifs en bas à gauche qui me semblent être des motifs religieux. Et comme souvent quelques Aum qui se trimballent dont le Aum des Sikhs, le Ek Omkar (les deux Aum aux extrémités de la ligne de 5 Aum).

Tout se recycle et tous ces motifs peuvent être l’embryon de motifs plus soignés et/ou sophistiqués. Certains se sont déjà mis à pied d’oeuvre, tel Abhinandan Basu, un tatoueur originaire de Kolkata et possédant un salon de tatouage à Mannheim (Allemagne), le Mantra Tattoo Atelier.

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Certains motifs tirés du livre « Street Tattoo flashs de l’Inde » revus et corrigés par le tatoueur Abhinandan Basu

Pour commander « Street Tattoo flashs » : God is pop

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