Hanni El Khatib, « j’étais un guitariste pitoyable quand j’ai commencé ! »

HEK SLIDER

Trois albums plus tard, on retrouve fin 2014, le californien Hanni El Khatib, à Paris entouré de Gibsons pour tout dire, savourant des croissants d’un air mi- concerné, mi- blasé mais relevant la tête lorsqu’il faut parler de musique et de son label: Innovative Leisure. On le sent traversé de noirceur, tandis que son café refroidit. Plus rien n’a l’air d’exciter réellement celui qui était connu pour faire crier les cordes de sa guitare. Sombre, le dandy rocker s’éloigne, dans « Moonlight » d’un garage suant pour, s’attarder sur des riffs perturbants de psychédélisme. On tente alors une percée dans un univers bercé d’une lumière lunaire, dont seul ce taiseux détient la clef.

Ce troisième album est-il un tournant pour toi ?

Je crois, oui. Cet album est arrivé à la suite de pas mal de choses différentes, sur un plan musical et personnel. De bons moments ressortent aussi de cet album. J’ai en quelque sorte fait un break avec les tournées et la composition de cet album est arrivée naturellement. Tout est survenu lors de ce break. Il faut dire que j’ai constamment tourné pendant quatre ans. Cela m’a donné assez de temps et de recul pour vraiment réfléchir à ma musique.

Qu’est-il arrivé avant l’écriture de cet album ?

J’ai travaillé dessus alors que j’étais aussi à fond en collaboration avec le label Innovative Leisure avec qui on est partenaires. Cela m’a occupé pas mal de temps et c’est ce que je voulais : me concentrer dessus pendant un temps et ne pas être sur la route. J’ai ressenti à ce moment précis, que j’avais assez tourné avec ce dernier album.

Qu’est-ce qui t’a inspiré cet album « Moonlight » ?

Rien que le fait d’être capable d’avoir le temps d’être en studio et d’enregistrer ! Car avant j’étais constamment sur la route et enregistrer n’était pas une option. D’un autre côté on peut dire aussi que j’ai eu une année très bizarre sur un plan personnel et donc que celle-ci m’a inspiré…

Avais-tu pensé ton album avant même de composer ?

Je réfléchis toujours à la musique et à ce que je veux faire. J’écris en permanence des notes et je m’enregistre dans n’importe quelle situation. Mais je suis aussi du genre à enregistrer sur le vif. C’est pourquoi je n’aime pas forcément prendre beaucoup d’avance sur les choses avant d’arriver en studio. Je sais que je vais juste finir par tout déconstruire. Sinon c’est une perte de temps. Je préfère lâcher autant d’idées que possible et ensuite arriver en studio avec un paquet d’options sur lesquelles bosser. Je peux ensuite facilement revenir dessus et réécouter de vieux enregistrements et dire : « ok, cette idée est bonne je vais peut-être la pousser un peu plus… ».

Tu composes sur l’instant ?

Oui, définitivement. C’est sûrement là où je suis le plus spontané, dans l’écriture et l’enregistrement car je reste assez ouvert à essayer des choses rapides et à découvrir de nouveaux sons.

Dans quels nouveaux sons tu t’es plongé pour cet album ?

J’utilise beaucoup de clavier, de synthétiseur, d’orgue et même de piano…Quelque chose que je n’avais pas vraiment exploré dans le passé. C’est vrai que dans le dernier album il y avait pas mal d’orgue mais ça collait à l’esprit. Quand on était tous à jouer en live, l’orgue paraissait évident. Cette fois, on a fait de vrais choix sur les claviers, plus spécifiques et qui sonnent plus psychédéliques aussi. Par exemple, dans le dernier album, tu peux tout de suite reconnaître que c’est de l’orgue. Sur ce disque, je voulais m’assurer que tu ne pouvais justement pas reconnaître quel type d’instrument c’était. C’est le cas spécifiquement dans « Moonlight », un des titres les plus bizarres.

« J’écoute toujours du Black Sabbath, tout le temps, ça oui ! »

C’est un titre intime ?

Non ce n’est pas le plus intime. Ce morceau est vraiment plus fort en matière de groove et de ligne de basse. Elle tient tout de l’attitude, cette chanson.

Quel serait le titre le plus intime de cet album, selon toi? Car on le ressent plus sombre que les précédents…

Bien sûr, c’est le plus sombre de tous. Je crois que c’est le sujet qui fait cela et impose cette ambiance : la vie, la mort et dealer avec ce genre de choses, en font la matière de ce disque. Mais je dirai que le plus intime est le dernier titre…si tu sais de quoi il parle en réalité.

On ressent dans cette atmosphère plus sombre aussi des guitares beaucoup plus heavy…

Oui, il y a beaucoup d’arrangements plus lourds. Ce sont mes choix. Délibérément, lorsque je travaillais sur certaines parties de morceaux je les voulais vraiment plus massives. Rien de spécial ne m’inspire cela, lorsque je fais un solo très fou ou bizarre, c’est parce que je veux qu’il sonne fou et bizarre. Tout est volontaire. C’est aussi la grande différence avec mes autres disques, car j’ai eu tellement plus de temps pour réfléchir aux choix d’arrangements que je voulais faire.

Mais en dehors de cela, tu écoutes du heavy rock comme ça ?

J’écoute toujours du Black Sabbath, tout le temps, ça oui !

Quel est l’album que tu as préféré cette année ?

C’est dur de dire cela car en dehors de mon label de musique je n’écoute pas vraiment de nouveauté. Ce que j’écoute de récent, c’est surtout ce que je découvre moi-même avec mon label. Mais j’ai remarqué que j’aime toujours à découvrir de vieux enregistrements. C’est pas parce que c’est sorti cette année que musicalement, c’est vraiment « nouveau ». Alors, je check de temps en temps les sorties certes, mais le dernier disque que j’ai vraiment apprécié est d’il y a peut-être un an ou deux. Tu te souviens de Jay Paul ? J’étais vraiment à fond et je l’écoutais tout le temps. Mais j’adore aussi ce que j’écoute via mon label comme : Tropics (San Francisca, CA), c’est vraiment très cool. C’est un nouvel artiste qu’on vient de signer. Rien qu’avec mon label je découvre plein de nouvelles choses.

Comment découvres-tu tous ces artistes ?

Je vais voir des concerts tout le temps. A L.A tous les soirs tu peux te faire un concert, et ce dans n’importe quel genre musical. J’imagine que c’est la même chose à Paris, non ?

JLM : Disons, que c’est tout de même plus underground que L.A, si tu ne connais pas certains cafés-concerts, tu ne peux pas savoir s’il y a des concerts ou non…

 « J’essayais juste de faire une sorte de ballet rock et épique…comme un standard rock des années 70″

Tu peux nous parler de « Mexico », c’est le titre le plus bizarre, non ?

Pour cette chanson je voulais vraiment faire une sorte de classique rock équilibré car je n’ai jamais été voir de ce côté-là. J’ai commencé à l’écrire en acoustique, comme toutes les autres, mais cette fois, c’était la première fois où dans ma tête je tentais d’expérimenter quelque chose de développé voire grandiose. J’ai essayé de bosser dessus et je ne sais pas pourquoi cela a mis longtemps et surtout pour sortir les paroles. J’avais juste le refrain avec ce son bizarre (il le fredonne). Je l’avais en tête mais c’était plus facile à fredonner qu’à trouver avec quel instrument le réaliser ! Puis je me suis concentré sur les paroles et j’ai été de plus en plus profondément dans cet univers. A la fin de la journée, j’essayais juste de faire une sorte de ballet rock et épique…comme un standard rock des années 70. Je voulais que ce soit carrément plus visuel que les autres titres.

Dan Auerbach avait produit le dernier album. Qu’en est-il pour celui-ci ?

Je n’ai pas vraiment pensé à tout ça. On n’en a pas parlé avant. On parle souvent mais il tourne beaucoup avec son dernier album et j’ai juste voulu en sortant de tournée aller en studio et dès la première semaine de studio je savais que j’allais le faire par moi même.

Il y a pas mal de critiques comparant « Head in the Dirt » et ton premier album…

Je pense que les gens pour de simples raisons, ont l’esprit embrouillé lorsqu’il s’agit de musique de meilleure qualité. C’est le Lo fi versus Hi fi qui amène les gens à penser que c’est peut-être moins rageur ou pas assez urgent ou moins agressif, juste parce que c’est mieux enregistré. Je le ressens comme ça, car de c’est aussi pour cette raison que certaines personnes aiment le Lo Fi ! Il y a cette volonté d’avoir un enregistrement avec un son garage hyper désordonné. C’est voulu et réalisé de cette manière.

Et je comprends ce point de vue et pourquoi on peut penser de cette façon. Mais en effet l’enregistrement Hi fi sonne mieux et ne pourra pas sonner trashy ou comme du live, c’est tout. Mais en tant que musicien j’essaie juste d’évoluer et de progresser. Je me remets en question dans ma musique et j’ai compris aussi simplement que j’étais un guitariste pitoyable quand j’ai commencé ! Le pur et simple fait ensuite de jouer vite tout le temps, pendant les 6 dernières années, m’a permis de m’améliorer et de m’exercer. J’ai appris et mieux joué. Et je ne vais pas m’arrêter en route et évoluer en tant que songwriter.

Quand j’ai commencé, le seul type de chanson que je voulais enregistrer c’était avec trois cordes, quelques cris et un jeu ultra rapide. Cette manière de composer est intentionnellement simple. Mais comme j’ai progressé, j’avais envie de savoir où est-ce que la musique allait m’emmener. J’ai eu envie de continuer à explorer cette musique, je me pousse plus loin et me donne des challenges ! Car me dépasser aussi durement que possible et expérimenter des choses différentes est ma façon d’être spontané et rageur. Même si je prends plus de temps à me soucier de savoir comment ma musique va sonner ou de la manière de l’enregistrer. Cela ne veut pas dire que je ne suis pas autant spontané ou rageur qu’avant !

Head in the Dirt était plongé dans des mélodies accrocheuses, qu’en est-il pour ce dernier ?

J’ai aussi remarqué cela. J’essaie en quelque sorte de donner un équilibre entre la mélodie et le songwriting rock. J’avais une sorte de peur qui m’accaparait pour ce disque, en comparaison avec mes deux derniers albums. J’ai essayé de combler le fossé entre mon deuxième album et mon premier album. Du coup, avant de faire ce dernier disque, je les ai tous les deux réécoutés, juste pour voir ce qu’il en ressortait musicalement.

Je n’avais pas réécouté mon premier album depuis plusieurs années ! Et j’ai été assez surpris de m’apercevoir à quel point je suis différent dans ma relation personnelle à la musique. Et surtout à quel point j’ai évolué en tant que musicien. C’était presque comme si j’essayais de revenir dans cet état d’esprit, à l’époque de mon premier album. Ce disque était très abondant au niveau des paroles mais délivrait aussi tellement en attitude à contrario des mélodies. J’ai ainsi essayé de trouver une manière de faire un pont pour ramener les deux ensemble, c’est en quelque sorte ce qui a fait « Moonlight ».

As-tu déjà pensé à faire un autre groupe ?

Pour ce projet, je veux juste exister en solo. Le groupe est toujours en changement et en révolution. De cet album, trois des personnes jouant en studio ne vont probablement jamais jouer en live avec moi, rien n’est certain mais le groupe est toujours différent et la moitié du groupe est là depuis quelques années tandis que l’autre moitié est dans sa première année. J’aime l’idée que dans ce projet le groupe peut changer et avec différentes formules.

Mais j’aimerai bien faire un autre groupe où on écrirait des chansons ensemble. Je le planifie éventuellement déjà avec quelques amis avec qui j’en parle parfois. Mais le problème c’est qu’on a tous des groupes différents et le timing n’est jamais le bon. D’ailleurs, un des mecs avec qui j’ai parlé de monter un groupe est Johnny des Crystal Antlers (Long Beach, CA). Le plus drôle c’est que maintenant qu’il arrive à se trouver du temps en dehors de son groupe…il se retrouve à jouer la basse dans mon groupe ! Alors qu’en plus on a tous les deux envie de démarrer un nouveau projet…

« Je ne peux pas vraiment juger les tatouages bizarres puisque j’en ai beaucoup moi-même »

Finalement, la cover de l’album représentant une main dans le noir entourée d’un serpent, s’accomode bien à l’ensemble du disque, tu peux nous en dire plus ?

Oui, cet artwork capte les vibes de cet album. La plupart du temps, les gens mettent une photo d’eux-mêmes en cover ou je ne sais quoi et personnellement je voulais juste cette image. Elle était tellement forte que je savais vraiment que c’était l’image parfaite. J’avais l’idée de faire cette composition et je l’ai décrite à l’artiste et je voulais que ce soit tellement réaliste que l’on ne puisse réellement distinguer si c’est un dessin, une peinture ou même une photo ! C’est tellement mystérieux aussi, c’est à la fois moderne et antique. On pourrait presque penser à un tableau de maître.

La dernière pochette est aussi devenue un tatouage sur de nombreuses peaux, tu le savais j’imagine !

Ah oui, c’est cool parce que l’album à l’intérieur contient un poster et le dessin original est dedans et l’artiste qui a fait ça était réellement surpris de le voir repris en tattoo. C’est vrai que ça peut être fou de se faire tatouer une pochette d’album, mais je ne peux pas vraiment juger les tatouages bizarres puisque j’en ai beaucoup moi-même. Je peux comprendre pourquoi des gens font cela !

As-tu déjà fait le « fan boy » concernant un groupe ?

Je suis fan de musique et je le suis autant que je le peux et je vais autant de fois que possible à des concerts. Il y a un groupe que je voulais vraiment voir que je n’ai pas pu voir avant longtemps, c’est Futur Island. Ils ont dû jouer 4 fois dans l’Etat, mais je jouais aussi ailleurs au même moment et finalement j’ai réussi à les voir, il y a peu, le soir juste avant de venir en Europe. Il y a des choses comme cela où l’on se dit, une fois fait, qu’il le fallait. J’essayais de les voir pendant un an ! Et j’ai enfin pu, c’est vraiment un très bon groupe.

Quelle était ton idole d’enfance ?

Ma rockstar quand j’étais gamin c’était Michael Jordan ou des gars qui faisaient du skateboard comme Guy Mariano. J’écoutais beaucoup de musique mais je n’étais pas vraiment obsédé par ça et cela explique peut-être le fait que tout l’aspect rock star de la musique ne m’intéresse absolument pas. Je m’en fiche et je n’y accorde pas d’attention. J’aime l’idée d’une mythologie de groupe mais juste à un niveau conceptuel, je ne panique pas à l’idée de voir tel ou tel musicien. Les gens les plus cools que je rencontre ou avec qui je collabore sont des gens normaux…

En concert :
26 Février – Rennes – Antipode / Route du Rock Festival, 27 Février – Lille / Le Splendid, 28 Février – Besançon / La Rodia, 03 Mars – Rouen / Le 106, 04 Mars – Paris / Gaîté Lyrique, 06 Mars – Nîmes / Paloma, 07 Mars – Saint Etienne / Le Fil, 09 Mars – Nantes / Stéréolux, 10 Mars – Caen / Le Cargo, 11 Mars – Reims / La Cartonnerie

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