Dominique Minchelli, pierceur et fondateur du shop « 23 Keller »

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En 1994, Dominique Minchelli ouvre « Gauntlet Paris », une franchise piercing importée de San Francisco, dans le 11ème arrondissement de Paris. 4 ans plus tard, après le déclin de la marque, le shop sera rebaptisé « 23 Keller ». Formé à l’école « Gauntlet », Dom pratique un piercing moderne et prendra part au « Guide des Bonnes Pratiques de l’Hygiène », une référence des pouvoirs publics. Rencontre avec une figure du body art.

Depuis 22 ans, Dom pratique le piercing avec passion. Un métier qui fait appel au bon sens, un « métier d’artisan ». Ce qui lui plaît ? Le petit détail qui change avec une grande importance la perception que les gens ont d’eux-mêmes. « Ça paraît tout bête, mais ça marche » confie le pierceur avec un grand sourire et enchaîne « Au début, ce qui me plaisait, c’était la nouveauté, tout était à créer. Puis, il y a eu une phase de mentalités trop connectées, des jeunes qui avaient une vision erronée de la réalité. Ils avaient une façon de s’imaginer qui était fantasque. Ils parlaient de scarification, de modifications extrêmes… »

« C’est il y a plus de 28 ans, que tout commence ». Passionné de musiques alternatives et collectionneur invétéré de vinyles, Dom cède à l’imagerie rock’n’roll du tatouage. Son premier motif ? Un tribal par Christian de Belleville. Il passera aussi sous le dermo du célèbre Blaise. Accro, le pierceur enchaîne les pièces. S’il fait part à Christian de ses envies, ce dernier adapte les motifs avec plus ou moins de « justesse ». Choisir un tatoueur pour son « style artistique » est un concept résolument moderne dans les 90’s. A Paris, il n’existe que quelques artisans ayant pignon sur rue dont Marcel, Christian de Belleville, Blaise et Tin-tin, ce dernier étant l’ artiste des 4. Dom recouvrira seulement « ceux qui lui correspondent le moins d’un point de vue esthétique ». Straight Edge un temps, sa nuque arbore toujours le triple X.

« En 1997, j’ai découvert les gros à plat de noir de Gary Kosmala, un tatoueur précurseur de ce style, que tout le monde oublie. Il travaillait à San Francisco. Je me suis fait piquer le bras et un pied. »

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C’est en voyage à San Francisco que Dom a un vrai coup de cœur pour un style de tatouage moderne. Le pur esprit tribal d’un artiste précurseur du genre : Gary Kosmala. Désormais inconnu des Internets, l’artiste tatoueur a pourtant été figure de proue de ce style. Il a même encré de grands noms de la musique comme Scott Ian d’Anthrax et Tim Commerford de Rage against the machine. Dom passe sous les aiguilles de Gary pour recouvrir un bras et un pied, mais l’artiste prend un virage radical et part vivre dans les montagnes, de l’Oregon ! Dom ne terminera donc jamais ses projets tattoos.

C’est également au cours de ses voyages en Californie que Dom découvre une pratique très répandue : le piercing. Courant majeur du « body art », le piercing sera aussi populaire que le tatouage dans les 90’s avant de laisser place aux modifs corporelles plus hardcore. Son destin prend alors une nouvelle tournure lorsqu’il sent que cette nouvelle pratique a toute sa place en France. Déjà la presse féminine parle du piercing comme d’une nouvelle tendance venue des US…

« Toute la modification corporelle a découlé de l’école Gauntlet. C’était la seule, à l’époque.» 

Il saute le pas et se fait percer le nombril, la langue et les tétons chez Gauntlet. Dom a trouvé sa voie. Il propose alors d’ouvrir une franchise à Paris. Le salon « Gauntlet Paris » voit le jour en 1994, au n°23 de la rue Keller, dans le 11ème arrondissement. Les pierceurs californiens viennent former Dom et l’aident à lancer son shop. Il apprend le piercing et les règles d’hygiène. « C’est la seule école et Gauntlet est la « référence ». Toute la modification corporelle a découlé de leurs techniques novatrices ».

Avec un phénomène d’une telle ampleur, les pouvoirs publics commencent à s’intéresser de près à une pratique dont ils sont totalement ignorants. « C’était un secteur trop marginal, source de peu de revenus et de trop de problèmes. Lorsque le piercing a été médiatisé, les pouvoirs publics s’y sont intéressés… Surtout les médecins… Fin des années 90, Bernard ACCOYER, alors député de Haute-Savoie et médecin, a commencé à lancer des appels publiques pour réglementer cette pratique. On a monté une association de pierceurs, en espérant naïvement qu’on allait avoir un pouvoir d’influence et tirer le niveau vers le haut. »

« Dans le piercing, il y a eu un nettoyage par manque de clients, le tatouage a repris le dessus. Fin des années 90, les tatoueurs prenaient des pierceurs dans leur shop pour « arrondir » les fins de mois. »

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Dom qui fait partie des associations APERF et APP, collabore avec les médecins du service des maladies tropicales de l’hôpital de Rothschild. Ils le contactent pour travailler à titre « officieux » sur un « Guide des Bonnes Pratiques de l’Hygiène » chez les pierceurs. Ce guide servira ensuite de modèle aux nombreuses tentatives de lois avortées ou rarement mises en place, comme celle d’instaurer la formation à l’hygiène : « souvent dispensée par des personnes qui ne maîtrisent pas leur sujet » déplore le pierceur.

Mais les textes sclérosent plus le milieu du body art qu’ils ne lui servent… « Par exemple, les députés demandaient un registre des clients. Un document qui ne sert pas à grand chose et qui n’instaure aucune règle pertinente. » Si l’administration tente désespérément de légiférer une pratique qu’ils méconnaissent, le milieu du body art s’épure tout seul. « Dans le piercing, il y a eu un nettoyage par manque de clients, le tatouage a repris le dessus. Fin des années 90, les tatoueurs prenaient des pierceurs dans leur shop pour « arrondir » les fins de mois. »

Une collaboration bien peu fructueuse avec les professionnels médicaux et les pouvoirs publics, donc… et qui s’arrêtera au « Guide des Bonnes Pratiques de l’Hygiène ». Par contre, l’hôpital de Rothschild reçoit toujours en urgence les infections liées aux piercings. Dom leur envoie régulièrement des personnes qui s’adressent à lui, en sachant qu’elles seront bien reçues par des professionnels médicaux.

« J’ai connu les prémices de la modification corporelle extrême, il y a eu cette course que je n’ai pas eue envie de suivre car ça ne me correspondait pas. »

Bodmod classique, Dom a pu expérimenter l’évolution extrême de sa pratique. « J’étais un des premiers à pratiquer les performances corporelles… c’est allé trop loin, dans un sens qui ne me plaisait pas. Il y a des gens qui ont un vrai sens du spectacle et de la mise en scène. Quand un spectacle est bien fait, tout le côté gore passe en douceur. » Mais la génération BME a besoin de sensations fortes et Dom ne suit pas le mouvement. «…il y a eu des performeurs qui voulaient juste choquer et mettre les gens mal à l’aise…je n’en voyais pas l’intérêt. »

La modification corporelle a t-elle alors perdu de son esprit ritualisé ? Dom constate que le piercing est définitivement devenu un bien de consommation. Il existe toujours des modes comme en ce moment avec le septum, accordé au « combo H et M » : perfecto et T-shirt des Ramones.

« Il y a un acte qui prend du temps et tout son sens, contrairement à chez le bijoutier » Au sujet du piercing aux oreilles des enfants.

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Ce qu’il constate aussi, c’est que la clientèle a vraiment rajeuni. Les parents ont délaissé les bijoutiers pour faire percer les oreilles de leur progéniture. Une vraie bonne pratique. Si au début, le pierceur était contre, il a finalement accepté ce nouveau phénomène. « Si la personne réussit à me parler et à entendre mes précautions d’hygiène, j’accepte. » Finalement, l’acte cérémonial qui en découle s’avère très fort. Les enfants sont fiers et contents. « Il y a un acte qui prend du temps et tout son sens, contrairement à chez le bijoutier ».

Pendant plus de 10 ans, il est resté seul maître à bord de 23 Keller. Pour le pierceur, les deux pratiques du piercing et du tatouage étaient trop différentes pour être liées. Puis, Dom a commencé à accueillir des tatoueurs en guest, attirant une nouvelle clientèle. De nombreux tatoueurs se sont succédés au shop, lui donnant ainsi toutes ses lettres de noblesse, comme : Romain (Hand in Glove), Noon, Bichon, Rude Waterzooi, etc… En 2004, il a même ouvert Boddywood, rue Tiquetonne, une boutique dédiée à sa passion de la mode excentrique. On pouvait y trouver des perles du Japon et d’Asie, des vêtements et accessoires régressifs dans un style kawaii. Bien installé au 23 rue Keller, Dom se voit encore officier de nombreuses années, entouré d’une équipe de tatoueurs soudée et qui travaille dans la bonne humeur.

Une aventure à suivre ! 


 

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