Carlo Amen, esprit libre et bouillonnant

Texte : Stefayako / Photographies : François Capdeville / Visuels : Carlo Amen / Publié dans la revue #2 SOLD OUT

Tatoueur solaire et hyper créatif, Carlo Amen est un artiste pluridisciplinaire. Tour à tour artiste plasticien, photographe, fripier, directeur artistique d’un magazine érotique et maintenant tatoueur, Carlo Amen ne se bride pas et laisse libre cours à son instinct.
Insatiable voyageur, il se nourrit de ses expériences à travers le monde pour retranscrire des croyances anciennes dans un style naïf et résolument moderne.
Après des années passées sur la route de guests en guests, Carlo Amen se sédentarise aux Maux Bleus, shop parisien qu’il a créé avec ses amis début 2017. Et c’est là qu’on se rencontre.

Le shop Les Maux Bleus est récent. Quand a-t-il ouvert et quel était le contexte de cette création ?

Le shop a ouvert début janvier 2017. Sixo est mon meilleur ami donc l’envie d’ouvrir un shop ensemble a toujours été là, depuis notre rencontre. Puis Carine et Julien nous ont rejoints dans le projet. Les choses se sont faites de manière très naturelle, tout est allé très vite. Le vernissage officiel a eu lieu avant l’été car on attendait que tout soit en place. Les guests arrivent toutes les semaines, c’est un plaisir de rencontrer d’autres gens qui nous apprennent des choses aussi bien sur la technique que sur l’humain. J’ai envie que le shop prenne une direction plus près du dessin. A partir de décembre, j’aimerais organiser une fois par mois des cours de nu. C’est pour le plaisir car je ne suis pas professeur de dessin. Je trouve ça cool que le client ne soit pas juste un client mais puisse venir passer du temps avec nous. Le shop ressemble à un atelier, pourquoi ne pas lui donner aussi cette dimension-là ?

Peux-tu nous parler de ton parcours ?

J’ai grandi dans le Nord de la France avant de la quitter pour vivre entre l’Espagne, l’Angleterre et la Belgique. J’ai fait 25 pays en douze ans. Après le premier voyage, c’est devenu une drogue. Je voulais apprendre d’autres langues et découvrir d’autres cultures.
J’ai étudié la publicité en Belgique avant d’aller vivre en Espagne où j’ai fait beaucoup de sérigraphie et de photographie. Revenu à Bruxelles, on a monté un magazine érotique qui s’appelle Han Han qui est sorti en ligne et en papier. J’ai aussi eu une résidence de 5 mois au Recyclart qui est un gros centre d’art bruxellois où ils m’ont laissé la possibilité de m’exprimer gratuitement. Ensuite j’ai rencontré un taxidermiste à qui j’ai proposé un partenariat tattoo-taxidermie alors que je ne tatouais pas. J’ai tatoué des peaux de cochons, des échantillons d’oiseaux qu’il m’envoyait par la poste et au final on a fait une expo au Recyclart et à Paris.

Et comment es-tu devenu tatoueur ?

Après cette expérience, j’ai eu envie de tatouer des humains plutôt que des animaux morts.
J’ai essayé un peu sur moi puis j’ai organisé des brunchs-tattoo chez moi tous les dimanches en me disant « Si j’offre la bouffe et les tattoos, peut-être qu’il y aura des cobayes qui voudront venir ! » Et tous les dimanches pendant plusieurs mois, ça a été la folie ! À l’époque je tenais une friperie à Bruxelles donc j’avais plein de petits métiers que je m’inventais jusqu’au jour où j’ai découvert le tattoo.
En Belgique c’était quasiment impossible de trouver un apprentissage. J’ai eu de la chance car l’Androgynette m’a donné quelques conseils au début, Burton aussi pour le réglage de ma machine. Le Recyclart est lié à la Boucherie Moderne et une fois par an, ils faisaient une tombola tattoo avec Kostek, Jef et Léa Nahon. Le recyclart m’a invité à participer et tatouer avec eux. J’avais une pression de malade de les approcher. Fallait être bon, fallait assurer.
Pendant deux ans, j’ai fait « J’irai dormir chez vous tattoo ». J’allais vers les clients parce que je n’en avais pas assez. Ensuite on a monté un collectif il y a trois ans avec Tony, Paolo et moi, puis avec Sixo, Gumo et d’autres, une petite dizaine à avoir une page en commun qui s’appelait « Recherche Tattoo Lab » où on partageait du tattoo contemporain parce que ça commençait à émerger. On est toujours potes mais le collectif a changé, tout le monde est devenu un peu réputé aujourd’hui.
Après j’ai eu la chance de faire des guests dans des chouettes shops et de faire des belles rencontres comme Chez Mémé puis Mathias Bugo chez Art Tribal à Lyon. Il a joué ce rôle de formateur pendant cette semaine de guest et cela m’a permis d’être plus exigeant et plus rigoureux.

Ensuite il y a eu l’Australie l’année dernière où ça a été un boom terrible pour mon tatouage. Je ne connaissais pas le pays et très rapidement, j’étais booké sur plusieurs mois. J’ai participé à la convention de Melbourne, personne ne me connaissait et j’ai cartonné ! Des gens qui font de la ligne dans mon style, il n’y en a pas du tout. Ça changeait du old school.

Ton style semble naïf et très inspiré par d’anciennes cultures. Est-ce l’histoire ou les voyages qui t’inspirent ?

C’est un mix des deux. J’ai toujours beaucoup aimé l’Histoire et j’ai commencé à faire des dessins moins conventionnels quand je suis parti au Mexique et au Guatemala. Ça m’a beaucoup touché, ça reste l’un de mes plus beaux voyages. J’ai un style qui est apparu tout seul, c’est venu du jour au lendemain après ce voyage.

Tu te renseignes sur les civilisations, tu te nourris d’images ou c’est des choses que tu as observées en voyage ?

Généralement, c’est de l’inconscient. Je reviens de voyage et il se passe un truc. C’est une digestion de tout ce que je vois à travers le voyage. L’art primitif en général me passionne énormément. D’un continent à l’autre, il y a toujours des choses qui se relient. Une fois qu’on a compris l’essence de ce langage, on est capable de le réécrire. C’est naturel, je ne force pas les choses. C’est un dessin instinctif. J’essaie de faire le moins de lignes possible et de faire en sorte qu’elles soient le plus pertinentes et le plus puissantes.

Tu as récemment intégré davantage de couleur dans tes flashs, est-ce une nouvelle direction que tu souhaites prendre ?

Rien n’est figé. J’ai toujours dit que je ne ferai jamais de couleur. Maintenant que je sais faire des lignes, cela me permet de sortir de ma zone de confort. Faire un stencil, le poser et le tatouer c’est cool, mais finalement c’est cent fois plus excitant de mettre de la couleur. C’est cohérent, agréable, instinctif. Je ne mets pas les couleurs sur les dessins. Je propose au client un panel qui me plaît et la surprise arrive à la fin. On me laisse une grande marge de manœuvre et c’est génial.

Quels sont désormais tes projets ?

J’ai pris une apprentie qui s’appelle Lena Macka, une illustratrice lyonnaise. J’aimais beaucoup son travail. Je ne savais pas si j’avais suffisamment à lui apprendre mais je peux partager ce que je sais faire. A partir de l’automne, elle va venir une semaine par mois, je lui laisserai mon poste pour les matinées. J’apprends à prendre du recul et à expliquer mon métier. On a des projets ensemble, on va peindre une rue entière à Lyon et on va faire des expositions. Je pense qu’elle a beaucoup de talent donc c’est une chouette histoire qui débute.
Et puis il y a Stupid tattoo toys, un projet avec un ami inventeur. On fabrique des alimentations et des machines non conventionnelles et pas si stupides que ça. Le but est de s’amuser et de montrer que le tattoo c’est ludique et drôle. C’est aussi l’occasion de réfléchir sur l’acte du tatouage.
Par exemple, on a relié un vélo d’appartement à une machine à tatouer. On l’a testée avec un père de 70 ans qui pédalait pour sa fille de 40 ans. Il y avait une transmission car sans l’énergie de l’autre, le tatouage n’aurait pas lieu. Plus qu’une démarche écolo, c’est une démarche pour changer l’acte de soumission car la personne qui va être tatouée participe à l’acte. On fait ce métier par passion, par dévotion !


Carlo Amen. Les Maux bleus. Paris

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